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Billet de blog 23 mars 2022

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Sur un Air de Campagne (300)

Si la « Sociologie est un Sport de Combat » pour Bourdieu et ses épigones, d'après le titre d'un film documentaire sorti il y a une douzaine d'années, l'ethnologie peut aussi être un art délicieusement drôle. Parce que la profondeur se trouve à la surface et que les vérités éclosent dans la légèreté. La preuve par 8 avec cette petite série décalée sur l'oeuvre d'Eric Chauvier... (épisode 5)

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Et si tout cela, ces histoires empêchées, ces anecdotes tragi-comiques – l'impossibilité de commander une bière dans un bar branché, la difficulté à échanger avec une ancienne amie de son village natal, le destin fauché d'un malade du Covid, le rien lisse de la zone periurbaine et la perdition du fantôme d'un poète dans les rues de Paris – n'était que le résultat d'une immense méprise due à l'usage de la langue ? Autrement dit : n'est-ce pas le langage qui est malade, plutôt que le monde ? Pour tenter de répondre à cette question, Eric Chauvier se hisse au niveau de la théorie, afin de mieux étayer ces petites histoires, et se frotte aux systèmes de pensée qui ont prévalu depuis la naissance des sciences sociales. Et si tout cela n'était dû qu'à une mauvaise appréhension des concepts par les citoyens-consommateurs ?

Aujourd'hui, chacun sait parler « comme il faut », mais personne n'est plus apte à exprimer son ressenti et son vécu, comme si les concepts produits dans les sphères de la recherche – ce que l'auteur appelle des « fictions théoriques » - et diffusés par le marketing, avaient bâillonné la population. Tout un chacun se retrouve prisonnier, à la longueur de journées et au fil des conversations les plus banales, de ces mots qui ne veulent plus rien dire, à force d'emplois inappropriés - « ville-monde », « faits religieux », « laïcité républicaine », « gouvernance » - et ce n'est plus la réalité qui fournit le sens, mais ces concepts plaqués, avec l'aide des médias, sur les vies individuelles. Comme si le « bien parlé » était devenu la nouvelle aliénation et rendait impossible la connaissance. C'est ce que Chauvier tente de démontrer dans « Les Mots Sans les Choses », livre dans lequel il ne se départit pas de son humour pour rivaliser avec ses maîtres.

Tout commence avec Freud. Dès la naissance de la psychanalyse et des théories freudiennes, dans le Vienne de la fin du XIXè siècle, les gens du commun – comme l'on dit parfois en philosophie – tentèrent de s'approprier les mots du penseur. Mais souvent à mauvais escient. Et ça n'a jamais cessé depuis. Qui n'a jamais été victime d'un jugement définitif du type « Paranoïaque », « Schizophrène » ou  « hystérique » ? Quentin le sait mieux que personne, lui qui a passé de très longs mois à l'hôpital psychiatrique et qui tente, tant bien que mal, d'effacer ces traces dans le regard de ses voisins et amis.

En ce qui concerne la sociologie, l'écart entre les mots employés par le téléspectateur et leurs sens théoriques est encore plus grand. Au point que les sociologues eux-mêmes ne réussissent plus à lever le flou des idées qu'ils ont produites. Et, selon Chauvier, il semblerait que, plus l'on grimpe sur l'échelle sociale, plus les individus s'appuient sur de telles références et font appel à des concepts scientifiques dépourvus de sens. Et chacun de se croire ainsi à l'abri de la violence du réel, en substituant à sa déflagration des mots creux.

Cette « psychopathologie  du langage courant » atteint aussi les spécialistes. Et en particulier les médecins. Craignant des poursuites judiciaires en cas d'erreurs de jugement, ils ne fondent plus leurs discours et leurs diagnostics sur l'expérience, mais relativisent tous leurs propos avec le vocabulaire proposé par les compagnies d'assurances. Autre contexte, même constat : dans un forum social auquel a participé l'auteur, les professeurs présents se montraient incapables de décrire leurs difficultés quotidiennes, en raison de la mainmise d'un animateur qui rapportait tous leurs propos au niveau du concept de « fait religieux », que personne n'était en mesure de définir clairement mais dont, finalement, chacun se faisait des gorges chaudes.

Une psychopathologie du langage ordinaire agissante également dans le domaine des sciences sociales. Comme si les universitaires et les chercheurs étaient payés pour fournir de tels concepts inopérants, qui dissimulent la négativité du quotidien. Dans sa jeunesse, Quentin s'est essayé à la lecture des grands théoriciens des sciences sociales. Il a même lu Foucault. Et, notamment, « Les Mots et les Choses », auquel se réfère explicitement l'ouvrage de Chauvier. Fasciné par l'éblouissement de cette pensée en action, il serait pourtant bien incapable d'en disserter autrement qu'en se montrant faussement docte et en révélant une forme de cuistrerie. Même si, vingt-cinq ans après ces lectures pointues, il continue à y penser, et que du sens est encore produit par ses réflexions. A-t-il conservé la « substantifique moelle » ou n'a-t-il retenu que la lie de ces nectars ?

Cependant, en tentant de se hisser au niveau de Levi-Strauss, de Bourdieu ou de Foucault – qui en prennent tous pour leur grade – pour dénoncer une certaine forme d'académisme, Chauvier n'échappe pas complètement aux travers qu'il dénonce, et son argumentation se révèle parfois obscure, voire absconse.

Dans la troisième partie de ce texte bref et dense, il se penche sur le cas du « Care » - ce concept né dans les années 90 pour souligner le besoin de prendre soin de la souffrance d'autrui. Et, là encore, il démontre que la théorie n'a été produite que pour être plaquée sur le réel (le mal-être des individus) en évitant de décrire les problèmes. Un constat qu'avait fait également Jean-Claude Michéa, il y a une dizaine d'années. Ainsi, la recherche universitaire en sciences sociales est devenue une fabrique de concepts recyclés par la classe politique en vue de « gouvernance », sans s'en référer à la description des faits venant « d'en-bas. » Un langage malade pour une gouvernance malade dans un démocratie à l'agonie portée par des médias serial-contaminateurs.

Au final, rejetant les « fictions théoriques », Chauvier justifie sa démarche pragmatique, et continue à penser que c'est dans le détail du quotidien et dans l'analyse du langage ordinaire que se trouve, sinon l'universalité, mais, au moins, cette part de vérité que la science a pour but de mettre à jour.

Au début de ce « Les Mots Sans les Choses », j'ai relevé une petite coquille : le pluriel de 'centre-ville' est écrit « centres-ville. » Amusé et surpris, j'ai ouvert mon vieux Petit Larousse illustré. Je n'y ai pas trouvé d'entrée pour le mot « centre-ville.» Même pas de mention dans la définition de « centre. » Sur le site du Larousse en ligne, on trouve bien le mot « centre-ville » avec son pluriel : « centres-villes. » Une petite erreur bien anodine et sans conséquence, au moment où l'auteur se questionne sur la capacité des modèles théoriques à dire le réel. Et si le sens des mots étaient détenus par les gens des centres-villes ? Alors même que Chauvier ne cesse de porter de l'intérêt aux zones oubliées et aux territoires perdus. On ne saurait le traiter de 'psychopathe' pour si peu. Pas même de 'dyslexique.' Mais on sort de cet ouvrage difficile avec la hâte de retrouver l'auteur dans son exercice favori : les petites anthropologies du quotidien et le regard en coin sur notre réalité, dont la pertinence, l'humour et l'auto-dérision font le bonheur des lecteurs aguerris.

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