Si l'esprit de clocher n'est plus aussi prégnant en Bretagne comme ailleurs, dans mes campagnes, on continue à être fier de son « pays. » Ainsi, le Léon et sa zone côtière légumière brandit toujours l'étendard du savoir-faire paysan. Le Léon, ses champs au cordeau, ses choux-fleurs et ses artichauts exportés dans le monde entier. Ses paysages sans talus ni chemin creux.
Il y a 50 ans, les enfants du Léon paysan ont dû émigrer vers d'autres terres, faute de ressources disponibles. 50 ans après, ils continuent pour la plupart à défendre leurs clochers.
Hier, Emmanuel Macron a visité une serre de tomates à Cléder et un supermarché à Saint Pol-de-Léon. Le respect des règles sociales dues au confinement donne aux photos un air incongru. Saint Pol-de-Léon, capitale historique du pays de Léon. Avec sa cathédrales et ses nombreux clochers, elle a laissé le pouvoir au clergé pendant longtemps. Mais, depuis dix ans, la petite ville a perdu quelques milliers de résidents.
Dans le Léon paysan, il y a aussi l'oignon rosé de Roscoff – que des vendeurs à la sauvette transformés en marins allaient vendre en Angleterre. Ils produisent même des carottes de sable, cultivées sur du terrain pris à la mer.
Lorsque Quentin était enfant, il visitait ses grands-parents léonards presque tous les dimanches. Il garde le souvenir de la cueillette des fraises dans le jardin et de petits jeux d'enfants. L'un d'entre-eux consistait à arracher une repousse d'artichaut, à la frapper contre le pied-mère pour l'envoyer voler très loin.
Les paysans léonards ont tous une marotte. Ils passent leurs nuits à bricoler des engins de leur invention, ou à cultiver un jardin secret. L'oncle de Quentin passa sa vie à inventer une machine infernale pour améliorer la récolte des choux-fleurs. Il alla jusqu'au concours Lépine. Je ne sais pas si certains écrivent.
Quand ils vieillissent, ils remplacent les champs au cordeau par des serres en plastique, qu'ils appellent les « tunnels. » Tenir un tunnel, c'est tout un art. Quentin aimait leur chaleur et leur rigueur. Certains vont jusqu'à récupérer l'eau de pluie, grâce à un système compliqué de gouttières, pour arroser leurs petites plantations.
Dans les années 70, en réponse au « Cheval d'Orgueil », Xavier Grall, originaire de Landivisiau, a écrit « le Cheval couché. » Un pamphlet contre la falsification du monde paysan et contre sa folklorisation. Il fut longtemps éditorialiste à « la Vie. »
Les paysans du Léon sont riches depuis des décennies parce que leur savoir-faire ne peut pas être copié. Si, eux, font des voyages pour voir comment on cultive ailleurs, la plus-value de leurs travaux manuels n'est pas exportable. Mais leurs légumes le sont. Leur nouveau projet, mis à mal par la pandémie : exporter par trains leurs légumes vers la Chine.
Dans les années 60, ils ont crée une compagnie maritime. Depuis, la flotte s'est enrichie de plusieurs ferries.
Encore jeune homme, désespéré par sa vacuité et son inutilité apparentes, le père de Quentin l'emmena rencontrer le directeur de la coopérative. Ce dernier lui demanda ce qu'il savait faire. Quentin répondit qu'il savait lire et écrire. Le directeur évoqua le journal local. Et la discussion prit fin.
Quentin aimait bien les dimanches dans le Léon. Il écoutait les histoires de ses grand-parents avec respect et même une certaine délectation. En été, ils allaient sur la plage du Dossen déjeuner de tomates, de jambon, de chips et de pêches trop mûres. Leur jus coulait sur la peau nue. Ensuite, à marée basse, ils faisaient le tour de l'ïle de Sieck à pieds.
Les paysans léonards ont, à juste titre, une haute estime d'eux-mêmes. Mais quand le grand-père de Quentin, ancien prisonnier de guerre, visita Israël et ses cultures fruitières et légumières, il n'en est pas revenu de tant d'ingéniosité. Sur la carte postale, il nota : « Le bonjour d'Israël ! »
Un des premiers grands chocs de lecture de Quentin fut « les Raisins de la Colère. »
« Le soleil se leva derrière eux, et alors... Brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l'immense vallée. Al freina violemment et s'arrêta en plein milieu de la route. - Nom de Dieu ! Regardez ! S'écria-t-il. Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d'arbres fruitiers et les fermes. Et Pas dit : « Dieu tout-puissant ! … J'aurai jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau. »
Santangelo