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Billet de blog 24 janvier 2024

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Sur un Air de Campagne (447)

Bonjour l'ambiance !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Faut Pas Pousser © Santangelo

J'ai une vieille amie qui, comme moi, a choisi la Bretagne intérieure pour y couler des jours paisibles. Elle travaille dans un grand lycée du Morbihan, où elle est en charge de la pastorale - autrement dit : elle tente de témoigner de la joie du Christ, et de diffuser la Parole des Évangiles – travail Ô combien difficile, et respectable, au contact de cette population désenchantée, peu habituée à entendre ce genre de messages dans les médias qui lui sont dédiés. Je la connais depuis fort longtemps puisque, alors que nous avons fréquenté le même internat, au lycée, il y a 35 ans, ma mère a assisté au mariage de ses parents, 25 ans auparavant, où elle a dansé avec un jeune et beau cavalier. Par ailleurs, nous sommes cousins à la mode de Bretagne, c'est à dire à un degré de parentèle qui ferait fuir un ethnologue. Au gré de nos déménagements, nous ne nous sommes jamais perdus de vue totalement. Elle aussi est fille d'agriculteurs. Comme moi, elle est restée célibataire. Comme beaucoup d'entre nous, elle a beaucoup cherché avant de trouver une place.

La commune de P. est une drôle de petite ville. Bien plus peuplée que mon village des Monts d'Arrée, puisqu'elle compte une dizaine de milliers d'habitants. J'y suis passé il y a très longtemps, alors que j'étais jeune journaliste. Depuis, je n'y ai pas mis les pieds. Mon amie, à ses dires, y loge dans un studio. Il y a quelques années, j'ai suivi, de loin, une de ces polémiques dont la PQR continue à faire son miel : la mairie avait participé au financement d'une statue géante de Jean-Paul II, dressée au beau milieu de la place principale. On imagine l'ambiance.

En novembre 2023, une autre affaire, du même tonneau, a enflammé la petite ville de P. Alors que des élèves du lycée général étaient appelés à donner un avis, strictement littéraire, en vue de l'attribution du Goncourt des Lycéens, la chef(fe) d'établissement a supprimé de la liste des ouvrages à lire, le roman de Neige Sinno - « Triste Tigre » - qui évoque un viol incestueux. Des professeurs sont montés au créneau. Les journalistes locaux ont été conviés à relayer l'information. On a évoqué la censure. La mayonnaise est montée. L'autrice est venue, en personne, défendre son texte subversif, dans la petite librairie de P. Des médias nationaux ont suivi. Des équipes de télévision se sont déplacées. On imagine l'ambiance.

Ma vieille amie est fidèle et a de la mémoire, en sus de ses nombreuses qualités, dont le courage n'est pas la moindre. Elle fut la seule à me rendre visite à l'hôpital. Depuis que j'en suis sorti, elle vient me voir, quatre fois par an, dans mon village retiré : à Pâques, à la mi-août, à la Toussaint et à Noël. Peut-être espère-t-elle encore me rallier à sa cause, connaissant mon goût pour celles qui sont désespérées. Peut-être se souvient-elle d'une de nos conversations, il y a 25 ans, lorsque je lui ai dit que la religion ne m'intéressait plus du tout, mais que j'y reviendrais, peut-être, à l'âge mûr.

Durant les dernières vacances, lors de sa visite hivernale, elle a défendu, devant mon sourire un rien goguenard, la position de sa supérieure de directrice d'établissement. Selon elle, c'est le caractère obligatoire de la liste des ouvrages à lire, en vue de décerner le précieux prix, qui a motivé la décision. Elle voulait préserver ses élèves, encore adolescents, et aurait souhaité qu'ils fussent accompagnés d'un professeur, pour aborder une telle œuvre qui, par ailleurs, avait fait l'objet de beaucoup de réclame, dans la presse. Nous avons bu le thé, comme d'habitude. Et l'ambiance est restée bonne. Elle a regagné sa charge, qui est aussi une croix lourde à porter, et nous nous sommes promis de nous revoir, aux prochaines vacances scolaires.

Il y a deux ou trois semaines, j'ai lu, amusé, dans la presse locale, qu'un nouveau lycée, flambant neuf, tout de verre et d'acier, venait d'être inauguré, dans la petite ville de P. Il a été baptisé du nom de Mona Ozouf – bretonne, fille d'un grand militant breton, et historienne majeure, aux côtés de François Furet, de la Révolution de 1789. On imagine l'ambiance.

Mais, cette semaine, P. a, de nouveau, fait parler d'elle. Et, cette fois-ci, le sourire n'est plus de circonstance. Le curé de la paroisse, le père G., a disparu, sans laisser de traces, alors qu'il devait célébrer une messe, dans un couvent. L'affaire a été prise très au sérieux par les forces de l'ordre et, depuis trois jours, les recherches se poursuivent, pour tenter de le retrouver, dans la campagne de la Bretagne intérieure. Selon la PQR, l'hypothèse favorisée par les gendarmes est celle du suicide. Sa voiture a été retrouvée près d'un chaos granitique. La rivière a été sondée. Mais, pour l'instant, point de cadavre. L'affaire, une nouvelle fois, a fait beaucoup de bruit. Les chaînes nationales sont sur le coup.

Je peux me vanter d'habiter dans un village où la sonnerie de la cloche est déréglée depuis des mois, et ne sonne les heures que de manière très fantaisiste. Personne ne semble y voir une atteinte à ses croyances les plus profondes et, si l'atmosphère me paraît délétère, nous sommes loin de l'ambiance qui doit régner à P. Dans une interview, en 2017, à son arrivée à P., le père G. se félicitait d'officier dans une commune « qui bouge. »

Autrefois, quand j'évoquais mon amie, au détour d'une conversation, il m'arrivait de la surnommer « la bonne du curé ». Elle a prouvé depuis qu'elle était bien plus que ça. Et, si j'ai toujours, parfois, le cœur à rire, et l'âme en joie, je me garde bien, dorénavant, de faire de telles remarques. N'en sommes-nous pas à une époque où le Pape est qualifié de « Diable » par certains de ses fidèles ? Je n'en dirai pas plus. Je ne tiens pas à me fâcher avec l'une des dernières personnes qui daignent encore venir me visiter. D'autant qu'elle me rapporte, à chaque fois, des nouvelles des amis que nous avions en commun, il y a 30 ans. Et, cerise sur le gâteau, elle arrive toujours les bras chargés de bonnes choses à manger. Moi non plus, je n'ai pas lu le livre de Neige Sinno, qui a obtenu le prix convoité. Et je me souviens de « Composition française » et de « Sous le Soleil de Satan. »

Santangelo

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