En aménageant mon rêvoir, je suis tombé, heureux hasard, sur « le Traité du Désespoir » de Kierkegaard, en Folio. C'est l'exemplaire, jauni et odoriférant, que Quentin a lu à l'âge de 20 ans (18 ? 22?), soigneusement annoté. À partir de la page 83, le texte est largement souligné, tantôt au feutre noir, tantôt en rouge, parfois sur des pages entières et, comme dans une boîte à trésor, fleurissent des remarques, en marge, d'une écriture « détachée », témoignant d'un intérêt et d'un sérieux d'un autre temps, concernant ce genre de littérature. J'ai choisi de les retranscrire, ici, en totalité, sans aucune correction...
Page 87
« N' a-t-il pas écrit plus haut que le moi est le rapport âme / corps se rapportant à lui-même. Le moi serait donc fini qui devrait se mettre en rapport avec l'infini pour se réaliser ? Mais le moi est dialectique, rapport incessant donc infini ? Ou a-t-il introduit l'infinité de l'âme ? »
« Le moi est hasard, et le possible est volonté de dialectique hasard / Necessité. »
Page 88
« Le voila enfin ! Le voilà le problème !
Car il ne saurait y avoir de volonté sans foi. (et de foi sans volonté.) La moindre volonté pour se mettre en quête de foi, puisqu'il faut bien commencer par quelque chose, étant la disponibilité, la petite, l'infime volonté initiale de la foi, l'intuition.
Disponibilité au monde, au moi, à Dieu, au soi. La Quête (quaesitus : cherché.)
Se mettre en Quête. »
Page 89
« la dialectique des contraires : de l'éclatement du moi surgira le moi. »
Page 90
« La première de ces dialectiques en ce qui concerne la narration : passage incessant chez H du « il » au « je ». Mais la Nausée. Là, dans la définition de cette dialectique réside le secret du roman désespérés. »
page 107
« Philistin : personne à l'esprit vulgaire, fermée aux lettres, aux arts, aux nouveautés. »
page 111
« n'est ce pas la définition même de toute philosophie 'classique' ? En opposition justement au penseur. »
page 137
« Savoir que l'on désespère quant à Dieu devrait suffir à endiguer le désespoir, puisque Dieu... et pourtant ! »
page 142
« Et quel portrait ! (auto?) évidemment, comme la moitié du livre. D'où l'intérêt de celui-ci ! Ses accents, son intransigeante et terrible logique. »
page 149
« le démiurge de son moi, ou l'expérimentateur. »
page 154
« on dirait un portrait de Céline. »
page 162
« et son conflit est bien celui de l'appel. L'orgueil de son amour de Dieu l'empêche de le mêler aux dévotions des dévotes et aux parlottes des pasteurs. Son amour est trop grand pour qu'il le taise mais il en a une idée trop parfaite pour ne pas réclamer sa place aux bancs des anges. N'étant pas un ange, il transforme son amour de Dieu en amour de son amour et trahit ainsi le père qui a refusé (l'a-t-il?) d'en faire son chouchou. »
page 169
« le contraire du pêché, ce n'est pas la vertu, c'est la foi... »
page 171
« le scandale c'est qu'on ait fait un christianisme à la mesure de l'homme, et qui plus est à la mesure du premier venu ! (remarque digne d'une vieille fille édenté et stérile.) »
page 211
« impétus : impulsion. »
page 223
« Rien n'est pardonné, tout est oublié avec le temps. (dans quel livre de Kundera est-ce?)
et pourtant, même délivré du pêché originel, il a fallu que le Christ doute sur la croix. Condition de sa Rédemption et de sa Résurrection. »
page 228
« et c'est toute la difficulté et la 'perversité' du christianisme : c'est l'image de Michel-Ange : le minuscule espace entre le doigt de l'hô et le doigt de Dieu. Infime mais que l'on ne peut combler. Ce que n'ont pas les Juifs, chacun étant Messie virtuel. »
page 233
« se vouloir individu aujourd'hui c'est ce placer entre le troupeau qui hait tellement le concept qu'il l'a refoulé, annihilé, récupéré, écrasé, piétiné...
toute la facilité moderne ne tourne-t-elle pas autour de ce point précis. Qu'on me traite d'existentialiste à rebours ! Non seulement l'individu n'est plus sollicité, mais le mot même a pris une connotation grégaire, sociale?!!! »
page 235
« « pas un mot de plus ; c'est tout. », refrain préféré de Clappique dans la Condition Humaine. »
page 236
« [la punition collective – arme du Dieu de l'Ancien Testament. »
page 243
« Ô misère d'une âme n'ayant jamais ressenti ce besoin d'aimer où l'on sacrifie tout par amour ! »
page 247
« pas étonnant aujourd'hui qu'on ne l'entende pas, puisque l'Eglise elle-même a rejetté le mystère ! « Qu'il est grand le mystère de la Foi » disent-ils comme un passage ancien, qu'on aurait oublié de supprimer ! Comme une parole qu'il faudrait marmonner afin qu'elle reste dans l'inconscience !! »
Santangelo
Note : je l'ai toujours su, qu'il faut mentir, mais je n'y arrive toujours pas !
Agrandissement : Illustration 2