« Chers lecteurs, chères lectrices, chers amis, chères amies, chers concitoyens, chères concitoyennes,
C'est en tant qu'écrivain local, titre si honorifique qu'il ne signifie pas grand-chose, pour la plupart d'entre-vous, que j'interviens aujourd'hui, à l'occasion de l'inauguration de notre nouveau, et tant désiré, tiers-lieu qui, nous l'espérons tous, contribuera à l'édification de la jeunesse et, qui sait ?, à la formation d'une nouvelle génération d'artistes, dans le village. Je dois avouer avoir longtemps hésité avant d'écrire, puis de prononcer ce discours, devant vous, ne me sentant pas qualifié – mais quelle place octroie-t-on aux écrivains, dans nos campagnes ? - peur d'être à côté, angoisse de la page blanche, syndrome de l'imposteur, hantise du ridicule de la situation, moi qui me tiens, vous le savez, depuis toutes ces années, fort éloigné du cœur de la cité, des pouvoirs culturels et de l'agitation urbaine, relégué que je suis, en raison de la trop grande sincérité de mon travail, et de ma nature indocile, à l'arrière-garde d'une avant-garde qui n'a plus d'avant que le visage masqué et de garde qu'un cœur en béton armé.
Si j'ai finalement accepté d'apporter ma pierre à ce beau projet pour l'avenir, et de m'inscrire dans ce mouvement aussi ambitieux que fragile, ce n'est pas seulement parce que vous l'avez baptisé du nom de ma chatte adorée, décédée il y a quelques mois – la fringante Esperluette, bien connue de tous – mais, aussi, parce que, cette semaine, au hasard de lectures que je tente encore de faire correspondre à mes aspirations passées, que je voudrais rigoureuses et fines, dans le silence de l'étude, malgré le vacarme ambiant, tout en les faisant résonner avec, à la fois, la cloche de notre beau clocher, malheureusement déréglé, momentanément, et les rumeurs de la ville qui nous parviennent étouffées, comme porteuses de menaces sourdes, je suis tombé sur un livre impressionnant, autant par sa forme novatrice que par son style audacieux, un roman palpitant et solaire, une œuvre d'une rare acuité et d'une perspicacité toute moderne, au propos pour le moins troublant. Ce roman, qui s'intitule « De Plomb et d'Or », signé par le critique d'art François Jonquet, relate, sous les traits renouvelés et l'allure rajeunie du roman d'apprentissage, les trajectoires parallèles d'un héros, tout ce qu'il y a de fictionnel – son double peut-être – et l'un des plus grands artistes de la fin du XX ème siècle, j'ai nommé Christian Boltanski. L'auteur, aussi talentueux que téméraire, nous propose ainsi, entre petites et Grande histoires, une plongée hallucinée dans le monde de l'art contemporain, tant décrié et raillé d'un côté, que vénéré et adulé de l'autre, à travers un itinéraire fictionnel, rendu plus vrai que nature par la présence et les interventions, revenues d'un passé encore vif, des génies que nous admirons tous, du fils d'un notaire de province, ambitieux et curieux.
Dans la première partie, littéraire parfois jusqu'à l'affectation, à force de phrases construites sur le modèle de la succession de synonymes d'adjectifs et de substantifs, sans virgule, il expose la mort du père, le notaire donc – que personne ne se sente visé dans l'assistance ! - alors que notre futur artiste n'a que 16 ans, en 1986, à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, pendant que Christian Boltanski y expose, dans la chapelle attenante, une œuvre qui va le marquer, au point d'attribuer à son auteur, toute la puissance symbolique paternelle. À peine a-t-il perdu son père, par une transmutation qui tient à la fois du hasard et du destin, sans doute, qu'il le remplace – « en mieux », si j'ose dire. Les chocs émotionnel et artistique de l'adolescent vont le pousser, quelques années plus tard, à l'heure des choix qui se présentent à l'entrée dans la vie adulte, à s'inscrire aux Beaux-Arts, pour y suivre les cours de son bon génie. On les trouve dans un appartement romantique, sous les toits – un peu comme le mien, pour ceux qui ne sont pas encore venus me rendre visite, à l'entrée du village... mais ne venez pas tous à la fois ! - dans les locaux de l'illustre institution, maître et élève aussi passionnés par l'art que par la vie, studieux et tout imprégnés du sérieux de leurs travaux, entièrement voués à se construire des places de choix dans l'histoire de l'art, malgré les doutes de la jeunesse pour l'un, et les regrets de l'âge mûr, pour l'autre. Et, en suivant les pensées de ce jeune prétendant, bien falot et sans grande profondeur, le lecteur ne parierait pas grand-chose sur un futur de succès et de gloire. (Mais, moi aussi, j'étais un peu comme ça....)
Notre petit François, mal dégourdi donc et démontrant une innocence désuète, va profiter d'une tante proustienne, claquemurée dans son appartement du Boulevard Saint-Germain – vous savez comme j'aime ce quartier ! - parmi ses fantômes et ses souvenirs, pour se forger un univers, et enrichir sa panoplie artistique. En alternant le récit à la première personne et les citations du vénérable professeur – recueillies par l'auteur auprès de ses anciens élèves – François Jonquet nous fait assister, presque malgré nous, tant le talent semble ténu, à la naissance d'un grand. Il suffira d'une rencontre avec la compagne de Boltanski, la non-moins réputée Annette Messager, pour le pousser dans ses retranchements et le mettre au pied du mur d'une carrière, qui devra tout à son inspirateur et son inspiratrice – ce couple qui va l'obséder toute sa vie durant, jusqu'au délire. Rappelons, à destination des plus jeunes, encore une fois, que Christian Boltanski a été un touche-à-tout de génie, débutant dans les années 60 en invitant des gens à visiter un appartement vide qu'ils ne connaissaient pas, leur procurant juste les clefs et l'adresse et leur réservant de petites surprises ; poursuivant avec des photographies ; avant de se faire connaître mondialement grâce à ses expositions de toutes les affaires ayant appartenu à un mort, et laissées après lui, rangées dans des boîtes, avec des pyramides de vêtements ; ou, plus récemment, tel que raconté dans le roman, en construisant un mausolée pour les victimes d'un crash aérien, à Bologne, en Italie. Mais, légué par la sagesse aristocratique de Tante Irène, le héros se souviendra longtemps du « Ne pas pleurer ce qui n'est plus, mais être heureux pour ce qui a été. »
Pardon, chers amis, chères amies, pour ces quelques longueurs un peu rébarbatives, mais l'événement – l'inauguration de notre tiers-lieu – mérite quelques efforts, et ces détours par la littérature, qui s'est souvent montrée l'alliée objective des grands bouleversements artistiques, dans l'histoire de notre grande et beau pays. Je continue donc...
Dans une deuxième partie, située « de nos jours », François Jonquet nous raconte, de manière très réaliste et dans un style percutant, l'ascension fulgurante de ce double, son héros, qui à partir d'une petite idée maligne dans l'air du temps, et grâce aux encouragements de ses mentors, va se hisser, à force de ruse et de rouerie, jusqu'aux sommets, là où reconnaissance, notoriété et richesse ne font qu'un, exposant ses œuvres dans les galeries qui comptent, dans les plus grands musées et les vendant aux riches collectionneurs. Ses « boîtes noires », baptisées « sans legende », dans lesquelles le spectateur peut admirer, sous forme de statues de cire, des doubles des personnages des plus illustres tableaux de l'histoire de l'art, vont voyager – Paris, Berlin, New York, Venise – et finir par être repérées par François Pinault Himself !
Mais, lorsque le succès international vous tombe dessus, sans que vous l'ayez mérité outre mesure – je vous ne le souhaite pas, chers amis... - et sans que personne ne sache vraiment pourquoi, la pente est raide, et la seule consolation pour la gravir chaque matin, se trouve dans des drogues, qui n'ont jamais, il faut le répéter sans cesse aux plus jeunes, été les alliées d'une vie heureuse et réussie.
Dans ce monde artificiel, où plus rien n'a de valeur que le montant des chèques, l'argent appelle l'argent et les vraies amitiés, sans parler des amours, sont bien rares. Au passage, François Jonquet, malicieux, nous fait côtoyer d'autres artistes importants de la fin de ce XX ème siècle, qui se révéla si tragique, tels Damien Hirst, et ses corps de vaches coupés en deux, ou Jeff Koons, et ses vagins géants en plastique. Avant que le roman ne s'achève par une scène d'autant plus surréaliste qu'elle est tirée, elle aussi, de l'histoire de l'art la plus contemporaine – en présence d'un homme qui a vendu son corps à un artiste, Tim Steiner. Voilà pour « De Plomb et d'Or ». Pardon d'avoir été un peu long. Mais j'ose croire que cet exposé poussera les plus courageux d'entre-vous à se procurer le livre et, qui sait ?, à le lire... Est-ce que quelqu'un peut m'apporter un verre d'eau ? Ou du cola peut-être ? Attendons encore un peu avant de déboucher le mousseux... Et si, en même temps, on pouvait monter un peu le chauffage, qu'on se sente vraiment bien dans ce bel endroit, que je place sous ces bons auspices pour l'appeler à des fonctions qui soient à la hauteur de nos ambitions... Merci Karine pour le verre d'eau ! Tu es un cœur ! Car j'ai encore tant de choses à dire.... Pardon.
Il y a quelques mois de cela, j'ai été très troublé, à l'occasion de la visite d'un ami de jeunesse, lorsqu'il m'a montré, sur son téléphone portable de compétition, la photo d'un tableau, dans lequel il venait d'investir « pour l'avenir de ses enfants » et qui représentait une série de rectangles de couleurs, superposés. Abstrait donc, le tableau. Mais j'ai cru y voir comme une collection de livres rangés dans une bibliothèque, et je me suis demandé, au regard de leurs prix et de leurs coûts, si sa bibliothèque valait mieux que la mienne. J'en ai perdu le sommeil durant plusieurs jours et, un peu comme dans la pièce de Yasmina Reza, notre amitié de 35 ans a été battue en brèche par l'art contemporain. Alors, je me suis souvenu de mes promenades culturelles dans le centre-ville de Strasbourg, du temps où j'y étais jeune et fringant journaliste. La plupart d'entre-vous, dans le village, savent que je n'aime pas beaucoup revenir sur ce passé déjà lointain, bien que très heureux, mais les circonstances s'y prêtent.
Je me suis souvenu du silence de cathédrale qui régnait dans la verrière sous les rayons du soleil, et de l'impression de calme absolu lorsque, avec mon amie, nous allions boire une bière, l'après-midi, au Musée d'Art Moderne. Plus que les tableaux de Hans Arp, c'était cette atmosphère, faite de respect pour la beauté et de célébration de la vie et du génie humain, qui nous enivrait. Le silence qui convient, la circonspection idoine, le sourire de connivence, puis le rire libérateur... Mais nous n'en sommes pas encore là ! D'autres fois, nous prenions la Clio et faisions un saut jusqu'à Bâle, à la faveur d'une grande exposition à la Fondation Beyeler et, annuellement, pour Art Basel. Encore plus que dans notre antre favori, la surprise s'y mêlait à la jubilation. Et, de retour dans mon deux-pièces, je ne manquais jamais de jeter un œil à la reproduction du tableau de Marcel Duchamp, au mur, au-dessus du bureau, représentant une Joconde à moustaches et intitulé « LHOOQ. »
Tout en tentant d'échapper au refus systématique, nous essayions de ne pas succomber aux diktats de la mode, et « l'envie d'en être » ne gommait pas tous nos doutes jusqu'à, parfois, nous trouver dupes. Pour mon amie, l'histoire de l'art ne s'était pas arrêtée à Duchamp mais à Warhol... même si c'était moi qui écoutait Lou Reed. Chacun ses petits péchés mignons. Plusieurs voyages aux States l'avaient confortée dans ses goûts. Des goûts marqués autant par l'esbroufe que par les émotions vraies et fortes. Moi, je me souvenais d'un voyage, sac au dos, au Québec, et d'une petite épiphanie – mais pas de celles qui font les carrières ! - devant un tableau, que je n'ai jamais retrouvé, au musée de Toronto. À l'Ouest, du nouveau ! Semblait clamer notre histoire sur le front de l'Est... J'avais grandi dans une ferme et elle dans un petit village déshérité de l'Aisne – un peu comme le nôtre – mais n'apprend-on pas, au cours de telles pérégrinations, des informations comme celles que nous livre François Jonquet dans son roman, à savoir que le père de Léonard de Vinci, lui-aussi, était notaire. Je ne vise toujours personne, rassurez-vous !
C'est que les artistes, de tout temps, ont été des entrepreneurs, inscrits dans une réalité économique. Et si le héros de notre roman se retrouvait à la tête d'une entreprise d'une centaine de personnes, souvenons-nous que les peintres comme Michel-Ange ne réalisaient eux-mêmes, le plus souvent, que les visages et les mains, pour déléguer à leurs ouvriers le soin de peindre habits et décors. La différence, peut-être, et c'est Jean-Philippe Domecq qui nous le rappelle, dans « la Situation des Esprits », se trouve sans doute, de nos jours, dans la primauté absolue accordée aux intentions et aux idées, et dans une reconnaissance du talent qui ne dépend plus de la mise en forme, et donc d'une œuvre. Jusqu'à se passer d'oeuvres dans l'art ? Nous n'en sommes pas encore là ! Même si la publicité a fait son œuvre...
Du-coup-du-coup, comme disait cette amie, dans une répétition guillerette, quelles frontières entre l'art et la vie, dans cet univers de performances, de situations, d'installations, de reproductions, et de copies ?
À l'occasion d'un de ses appels téléphoniques quotidiens – et oui, je l'avoue, même si je n'aime pas ça, je continue encore à téléphoner, un peu.... - ma mère me racontait qu'une de ses connaissances faisait le ménage dans un tiers-lieu, dans la petite ville moyenne qui me vit naître. Elle trouvait ça bien, même s'il n'y avait pas souvent grand-monde, apparemment. J'y ai aussi effectué une visite rapide, à l'occasion de son ouverture, et je dois avouer que ce que j'ai vu ne m'a pas donné l'énergie suffisante pour y retourner... L'air du temps... Mais notre honneur n'est-il pas de tout faire pour sauver – car l'art et la littérature peuvent sauver ! - ne serait-ce qu'une seule âme des ténèbres dans lesquelles nous plonge le spectacle permanent et l'abrutissement dans lequel nous jette la télévision et Internet ?
Dans cette petite ville moyenne, le musée des Beaux-Arts n'attirait pas les foules, lui non plus. Il a été rénové. De longs mois de travaux. Sans grand succès. Alors, il est de nouveaux en travaux, depuis plusieurs années, en vue d'être transformé en musée d'Art Contemporain. Les rieurs ricanent, les passionnés trépignent et les vaches regardent passer les trains. Ce ne sera pas le cas au village, où la proximité fait notre grande force. Et où une volonté commune, par-delà les clivages partisans et les querelles de clans, nous pousse à oeuvrer, ensemble, pour le bien de la jeunesse. Nous savons, ici, parmi nos 500 âmes, que l'art et la littérature sont devenus les seules formes de la sincérité rendue impossible par la douleur. Tout le monde souffre. Soit. Mais chacun a pu éprouver, au cours de sa vie, le baume qu'apporte l'art lorsqu'il est opportun et que sa rencontre intervient après un apprentissage nécessaire. Je vous le dis franchement, chers amis, si quelqu'un en avait eu les moyens financiers et la volonté, il eût été préférable d'opter pour une fondation. Mais, au village, nul Leclerc, pas d'entreprise de taille mondiale, aucun Guggenheim ! La réalité quotidienne au village nous pousse à nous satisfaire de cette petite salle, avec sa fenêtre en aluminium qui ferait presque penser à un grand musée, dans laquelle nous pourrons afficher, aux murs, quelques reproductions de toiles de maîtres aux côtés d'oeuvres plus contemporaines et de travaux d'artistes locaux. Qu'ils en soient vivement remerciés et que leurs noms soient loués ! Et à jamais nous leur serons reconnaissants ! De ce talent au service de la communauté, de l'édification de la jeunesse, et de notre utopie rurale.
À la fin de sa vie, durant plus de dix ans, Christian Boltanski, sous l'égide duquel j'ai choisi en ce jour historique de placer « l'Esperluette », a été filmé 24 heures sur 24, dans son atelier de Malakoff, après avoir vendu sa vie en viager, et les enregistrements sont exposés au Mona, le grand musée des Antipodes. Alors, chers amis, en présence de la presse, je n'ai qu'une seule chose à vous dire, avant de lever vos verres : « souriez, vous êtes filmés ! »
Et, si vous craignez la qualité des petits-fours pour vos estomacs fragiles, sachez que dans ce même Mona, à Hobart, en Tasmanie, est exposée une œuvre monumentale, construite à partir de vraies bactéries, un tube de plusieurs mètres, dans lequel on déverse, chaque soir, les restes du restaurant du musée, pour les retrouver, au matin, sous forme de caca, odeur comprise.
Buvons et mangeons mes amis ! À la gloire de l'art et de la littérature ! Merci à tous et à toutes pour votre attention. Merci aux enfants d'avoir été sages. Entrons tous dans le XXI ème siècle, les pieds joints et les mains ouvertes ! Un tiers-lieu pour tous, du quatre-quart pour chacun ! Le buffet nous attend ! »
Santangelo