Tout commence par un appel téléphonique intrusif, l'un de ces appels commerciaux qui nous donnent l'impression d'être harcelés, pas toujours à tort.
Bonjour Monsieur Chauvier !
Euh oui, bonjour...
Je suis bien chez Monsieur Chauvier ?
Euh oui...
Puis, de but en blanc, la femme sans âge, sans visage et presque sans existence, lui demande s'il est imposable. Il raccroche. À partir de cette scène de la vie courante, l'auteur tente de démontrer, dans ce (tout) petit livre « La Crise Commence où Finit le Langage » que, depuis la crise financière de 2008, notre système capitaliste libéral nous a dépossédés des outils de la communication ordinaire et que les individus se sont trouvés plus isolés que jamais auparavant dans l'histoire.
Avant la crise, Chauvier se souvient que, malgré le biais de ce début de communication commerciale, malgré la tournure de phrase et l'absence de contextualisation d'un présent commun, même s'il n'avait pas répondu, il aurait eu envie de poursuivre une conversation, ne serait-ce que pour comprendre et déjouer le piège. Depuis la crise, c'est le silence qui prévaut. Entre chantage affectif, culpabilité et fausse empathie, un silence mi-coupable mi-victimaire, qui participe d'une grande œuvre de sabotage des rapports humains, de démoralisation et de perte des repères. Ainsi, en se refusant à essayer de parler à l'autre, même dans sa plus simple expression, il renonce non seulement au produit financier qu'elle essayait de vendre, mais à une part d'humanité : celle de chercher à savoir qui est cette inconnue qui connaît son nom.
Dans une deuxième partie, Chauvier tente de démontrer que les principaux réseaux sociaux – et en particulier Facebook et Twitter – ont plus que largement bénéficié de la crise financière. Chiffres à l'appui, il s'étonne de la progression fulgurante de ces sites, autant pour leur encrage dans la vie des internautes de la planète entière qu'en bourse. Il conclut en remarquant que la communication telle qu'elle se pratique sur ses réseaux, qui n'est qu'un ersatz de communication, nous transforme tous en agents commerciaux à plein-temps et, même, qu'elle est devenue le modèle de notre communication quotidienne.
Quentin, lorsqu'il exerçait comme petite main des médias, dans une métropole, a tenté l'expérience Facebook, à ses débuts. Mais, en 2008, à l'âge de 36 ans, il a quitté son travail. Depuis cette date, il n'a pas retrouvé d'emploi. Et il n'a plus utilisé Facebook que sporadiquement. La coïncidence est troublante et il ne s'était jamais considéré comme une victime collatérale de la crise financière.
Pourtant, si le propos se veut mordant et si le texte est dense, en développant sa réflexion, l'auteur semble approcher de ses limites théoriques et il se perd un peu en conjectures complexes. Est-on convaincu ? En cause, un jargon et un manque d'humour que l'on ne retrouve pas dans ses autres textes. Comme si, lui aussi, était dépossédé du langage adéquat pour analyser ces situations anthropologiques. Multipliant les références savantes, il se perd un peu (où il nous perd) sans parvenir à exercer ses talents habituels. Parfois, une expression fait mouche : « La crise existe comme les monstres sous les lits des enfants. » Ou, plus loin : « Où les mots s'éteignent, la crise apparaît. » Mais, au final, on ne retiendra pas cet opus et l'on retourne vers d'autres textes plus personnels.
Après ses études, Quentin, parmi diverses tentatives pour entrer sur le marché du travail, a endossé le costume du VRP. Une expérience de trois mois, en porte-à-porte, pour tenter de vendre des systèmes de sécurité. C'était avant que la sécurité ne devienne une préoccupation principale des Français. Il n'en a vendu qu'un seul, à une femme handicapée, et, ne pouvant assumer ce qu'il avait fait, il a annulé le contrat. Mais l'expérience ne fut pas totalement perdue. En se confrontant à des argumentaires de quatre heures, appris par cœur et où l'on trouvait une réponse à toutes les objections – entre coupures de journaux relatant des cambriolages et mise en confiance programmée – il a appris à se méfier comme de la peste des discours commerciaux. Est-ce pour cette raison qu'il se retrouve sans autre réseau d'amis que ceux qu'il continue à fréquenter en présentiel ? Car si la crise commence là où finit le langage, les réseaux de connaissances n'échappent plus à ces processus de communication réifiée que l'Internet 2.0 a plaqué sur nos vies.
Santangelo