Chère Sana Marin,
Si je me permets d'écrire ce message, qui ne vous parviendra pas c'est que, conscient, comme vous l'êtes, du sérieux de nos missions civilisatrices, je voulais vous faire part d'un livre, qui fait la une de toute la presse, en ces jours artificiellement enfiévrés de rentrée littéraire, dans le pays des écrivains, la France. Vous défendez avec fougue la sociale-démocratie finlandaise ; je me bats pour la littérature hexagonale. Nous n'avions, jusqu'il y a peu, pas grand chose à partager. Mais tout va vite, tout change, et il se pourrait que nos chemins – le mien tortueux, et le vôtre en ligne droite – soient amenés au même carrefour.
Avant d'entrer dans le vif du problème et le cœur du sujet, je tenais à vous apporter mon soutien solidaire, dans les moments difficiles que vous traversez, en ce Grand Nord si transparent, cette Finlande si sage, depuis toujours. C'est que j'ai de l'estime pour vous et ce que vous représentez. La dernière barrière avant le retour de la barbarie, en Europe. De très loin, à travers les rares recensions de vos actes et mentions de vos talents, dans la presse française, je vous trouve courageuse, intelligente et jolie. Avec votre queue de cheval et votre air de ne pas y toucher, vous aiguisez ma curiosité, depuis votre arrivée au pouvoir, il y a trois ans.
Or, voilà qu'on vous maltraite et vous moque, depuis quelques jours, dans les médias du monde entier, en raison d'une vidéo, qui vous révèle, dans le privé, faisant la fête et dansant sur des airs endiablés. Il y a aussi des photos de jeunes femmes, s'embrassant, les seins nus, sur un divan, dans votre salon. Vous avez même dû faire un test pour dépister d'éventuelles traces de drogue. Pour vous défendre, vous n'avez pas trouvé mieux que l'émotion sincère, au bord des larmes, et le chagrin public. Je ne doute pas non plus que vous ayez du cœur. Mais je sais que, sur bien des ordinateurs de la planète, ces jours-ci, des internautes, à cheval sur des principes dont ils ne savent rien, vont exprimer leurs doutes, leur frustration et leur haine. Ils seront nombreux à croire, sincèrement, que c'est vous qui avez monté cette mascarade, pour allumer un contre-feu. Ils penseront, qu'en vous mettant en scène de la sorte, en vous posant en victime du système, vous faites de la propagande et de la publicité pour vos valeurs, qu'ils exècrent.
Ce que je crois, pour ma part, c'est que cette vidéo et ces photos – que je n'ai pas cherché à analyser – font scandale, non pas en raison de vos liens avec la presse, mais bien parce que, vous comme moi, avons grandi face au spectacle devenu Mammon tout-puissant. Vous comme moi, lorsque nous dansions, en soirées, ivres de bonheur, il y a quelques années, nous coordonnions tous nos mouvements, aussi gracieux que légers, pour une caméra invisible, un spectateur et réalisateur imaginaires, que le cinéma et la télévision, même en version arts et essais, ont fait pénétrer dans nos cerveaux, depuis la tendre enfance. Ce n'est pas de la publicité négative, ni un bad buzz. Vous êtes, bien plus que moi encore, en raison de vos activités politiques, l'actrice de votre vie, depuis toujours. Et, plutôt que de répondre à ces attaques ineptes, par le discours et les arguments, vous avez choisi de leur opposer l'émotion, votre âme à nue. Mais ne l'aviez-vous pas vendue depuis longtemps, votre âme ? Et le peuple réagit mal parce qu'il se sent déréalisé, devant une telle scène, sans le prisme du cinéma, ni la cartharsis que permet la salle du théâtre. Alors il exprime ses doutes, sa frustration, et sa haine. Le peuple veut du spectacle. Mais il a aussi besoin de garde-fous. Et de principes.
Vous comme moi, nous sommes devenus adultes, en compagnie de beaucoup de films et de piles de livres. Parce que nous croyions en la culture. À une époque où les industries artistiques n'avaient pas totalement oublié l'art. Ce n'est plus le cas. Et les jeux du cirque, sur Internet, ont remplacé, chez beaucoup, la soif de « sculpture de soi » qui nous a accompagnée durant notre formation. Quel triste spectacle de vous voir ainsi vous exposer, et laisser transparaître une intimité que, beaucoup, prennent pour de la faiblesse ! Quelle folie de continuer à jouer, pour cette caméra invisible, alors que les caméras des smartphones sont braquées sur vous ! Moi aussi je m'expose. Mais je ne suis pas un personnage public, et encore moins un dirigeant. Je ne fais pas de politique. Mais peut-être que cette caméra invisible était encore plus dangereuse que les téléphones... Qui sait si elle ne nous a pas fait intégrer encore plus de soumission, encore plus de bassesse, de malhonnêteté, que ceux-ci ?
Mais j'en viens à mon conseil de lecture. Il s'agir de « Cher Connard », le dernier roman de Virginie Despentes. Le livre-phare de ce mois de septembre, en France où, je vous rassure, on ne lit pas plus, ni pas mieux, que chez vous. La quatrième de couverture, avec l'insolence qui sied à la saison, promet des « Liaisons dangereuses ultra-contemporaines. » C'est aussi alléchant, pour quelqu'un qui ne sait plus que faire de ses désirs, qu'une première ministre en proie aux chaudes larmes de la honte de soi.
Pourtant, après quelques heures de lecture amusée, force est de constater que le contrat est loin d'être rempli. Je me souviens des « Liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos. Je l'ai lu à vingt ans, avec passion et de fortes émotions. Puis, quelques années après, j'ai adoré l'adaptation de Stephen Frears pour le grand écran – avec John Malkovich dans le rôle de Valmont, Glenn Close en Marquise de Merteuil, Michelle Pfeiffer en madame de Tourvel et Uma Thurman en Cécile de Volanges. Dans ce jeu de la séduction pervers, extrêmement raffiné et volontairement cruel, relaté sous forme de lettres, on est emporté par un torrent d'émotions contradictoires, tour à tour séducteur et victime, sadique avant de compatir. La jeune oie blanche, que le personnage principal tente de séduire, à la suite d'un pari lancé par son ancienne maîtresse, succombera aux assauts de son courtisan sans vergogne. Et, une longue série de manipulations sentimentales et psychologiques, toutes plus tordues les unes que les autres, leur fera perdre, l'amour, la santé, la vie, la liberté ou la respectabilité. Faut-il croire qu'il était plus aisé de tromper le regard d'un Dieu omniscient, en ce 18ème siècle bouillonnat, que de se confronter à la caméra invisible ? Il y a ici comme un manque cruel de hiérarchie...
Durant les cinquante premières pages de « cher Connard », on assiste, le rire en coin, à la mise en place d'un dispositif, qui se voudrait inspiré par le roman. Mais la caractérisation des personnages, à la truelle, n'est qu'une série de clichés éculés et de phrases creuses. Les personnage - une comédienne célèbre de 50 ans qui dit des banalités, et un écrivain quadragénaire qui manque de crédibilité – échangent, sur Instagram, des propos sans intérêt. On voulait lire de la grande littérature, promise par le matraquage journalistique, et on se croirait, malgré soi, dans une petite comédie romantique à l'américaine. Même la convention du réseau social, qui exigerait une mise en forme des messages, n'est pas respectée. La caméra à laquelle se soumet Virginie Despentes serait-elle celle du réalisateur de « Plus belle la vie » ?
L'écrivain, qui a connu l'actrice dans leur enfance de petits provinciaux pauvres, a été « metooisé » sur Internet et il tente de plaider son cas à cette amie célèbre, revenue d'un lointain passé. La jeune fille humiliée écrit sur son blog. Au passage, moi qui étais resté très distant avec Metoo, parce que je croyais qu'il ne s'agissait que de viols, je découvre, quelques années plus tard, qu'il y était également question de harcèlement...
Passé cette mise en place laborieuse, les échanges entre les deux personnages principaux, se mettent à tourner autour de la consommation de drogues et d'alcool. L'écrivain est alcoolique et prend de la coke. L'actrice tourne à l'héroïne depuis toujours, avec un mépris qui lui va à ravir. Me serais-je trompé ? Durant une centaine de pages, on a droit, enfin, à de la littérature. Et de très belles pages notamment sur l'alcool. Le style est percutant. Deux dérives princières racontées à la Kalashnikov. Phrases courtes. Punchlines efficaces. Verbes d'action pour dire l'ennui et la défonce. Raccourcis intelligents. Paragraphes qui s'enchaînent sans ruptures. « Ne pas boire, c'est passer son temps à décevoir les gens qui vous rencontrent. » Je ne sais pas pour vous, chère Sana Marin, mais moi qui ai arrêté de boire depuis presque cinq ans, ça me parle. Et, même si l'auteure n'échappe pas à un peu « d'épate-bourgeois », on a plaisir à suivre une plume enfin à son niveau. En se demandant même si, par cruauté, elle ne tenterait pas de faire replonger le lecteur abstinent...
Mais, déjà, le texte perd de son intérêt, et le lecteur se trouve littéralement étouffé par la volonté angoissée de l'auteure de vouloir tout mettre dans son livre. L'alcool, la drogue, Metoo, le viol, la musique, l'homosexualité, le harcèlement sexuel, le harcèlement moral, le féminisme, la détox, la littérature, le cinéma, le Covid, la célébrité, Paris, la solitude etc. liste non exhaustive des sujets abordés, impossibles à traiter, les uns à la suite des autres, et que l'on retrouve dans tous les magazines féminins ou les blogs de jeunes filles.
Je me souviens de Virginie Despentes, en 2006. J'avais échappé à la fièvre autour de « Baise-moi » et j'ai découvert, posé négligemment sur la table de chevet, chez mon amie, dont je partageais le lit une-place-et-demie, de temps en temps, un exemplaire de « King Kong Théorie. » J'avais été agréablement surpris du décalage existant entre le personnage public et celle qui avait écrit ça. Et j'ai adhéré, gentiment. Peut-être que celui-ci ferait un bon Goncourt ? Une somme, pas si radicale que ça, sur tous les sujets à la mode, pour des gens qui ne liraient qu'un livre par an ?
S'en suivent, encore, quelques belles pages, et l'on en vient à se demander si, en lorgnant vers les « Liaisons dangereuses », l'auteure va oser tuer le personnage de l'écrivain harceleur, devenu une proie sur Internet... Ou si la jeune attachée de presse va prendre le voile et s'enfermer dans un couvent... Et, au moment où je commençais à accrocher à l'histoire, sur fond de cures chez les Narcotiques Anonymes, contre toute attente, Virginie Despentes sort les violons et les petits mouchoirs, les bibles du féminisme et les oukazes journalistiques, et entame, avec ses personnages, un long travail de rédemption. Pas moins de 100 pages de moraline, elle-aussi, dans l'air du temps. L'actrice arrête l'héro, se souvient d'un viol subi à l'adolescence et décide de devenir lesbienne. Tandis que l'auteur relate une expérience homo de jeunesse et écrit un livre à succès, tout en se réconciliant avec son adolescente de fille et sa lesbienne radicale de sœur aînée. Et la jeune blogueuse calme ses ardeurs, après un passage en psychiatrie, et finit par oublier un harcèlement qui l'aura occupé durant dix ans...
Voilà où nous en sommes, chère Sana Marin. Après nos années « cool », nos enfants sont perdus et nos croyances volent en éclat. Le féminisme a engendré une génération de femmes qui n'ont rien à envier aux pires machos d'autrefois, et notre Web utopique est devenu le lieu de toutes les bassesses, de la violence, des excès et du lynchage. Mais, plutôt que de décrire ces phénomènes avec la lucidité qu'il faudrait, nous nous perdons en conjectures et nous trouvons acculés, par la bêtise, à faire de la petite morale, comme si nous n'avions jamais quitté les cours de récréation. À force de s'abaisser au niveau des ennemis de la liberté, nous voilà aussi puérils qu'eux, aussi violents, aussi aveuglés, aussi peu crédibles.
Je ne danse plus très souvent, à part seul, chez moi, le temps d'un morceau de jeunesse. Mais je continue à écrire pour défendre votre droit à vous trémousser comme il vous plaît, et à vous lâcher, une fois le travail accompli. Puissiez-vous poursuivre votre combat pour que la bonne littérature ne se fasse pas étouffer par la morale bien-pensante qui, comme la violence fasciste, gangrène la société, jusque dans ses lieux de liberté les plus retirés. Me suis-je auto-censuré dans cette lettre, en me plaçant sous un regard menaçant ? Pourquoi les jeunes filles que je croise, lors de mes sorties en ville, n'acceptent même plus d'être regardées avec bienveillance ? Que la vie est triste, fade, grise, ennuyeuse, sans l'aide de l'alcool ! Et pourtant, il faut bien accepter de vieillir. Si je ne bois plus, c'est que je ne peux plus. Assommé par les drogues des médecins. Tous les jours, depuis des mois, des inconnus, qui savent que j'écris un peu, défilent en bas de chez moi, avec leurs enfants. Ils viennent tous pour se moquer. Au bout de dix minutes, ils commencent à m'insulter. Et ils finissent tous par me menacer. Je ne me suis pas libéré, après beaucoup d'effort et de travail, de toutes les caméras invisibles, pour finir sous les yeux torves de ces connards ! J'ai acheté le livre de Despentes parce que je croyais que c'était moi, le « Cher Connard. » Je ne suis qu'à moitié déçu. Cette année, j'ai lu le Goncourt ! Vive la France des livres ! Vive la Finlande libre !
Santangelo