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Billet de blog 26 janvier 2023

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Sur un Air de Campagne (375)

Tout corps plongé dans un liquide en ressort... mouillé !

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Car Tel Est Notre Bon Plaisir © Santangelo

Dès la prime enfance, orienté par un sens aigu des différences de conditions, et animé d'une volonté farouche de franchir les barrières des jardins interdits, Quentin avait dressé des murs, entre sa vie de famille et sa vie sociale. Il ne racontait presque rien de ses aventures scolaires, à sa mère, en rentrant, le soir, et ne mentionnait jamais, au cours de la journée, ses activités familiales. Avec le temps, il avait appris à segmenter tous les secteurs de son existence, se préservant, dans le secret de son cœur et le silence de son âme altière, des parcelles d'intimité, qu'il était seul à explorer, la nuit venue, dans la chaleur de son petit lit, grâce à une mémoire à tiroirs. Au collège, comme au lycée, et plus tard dans sa vie adulte, il ne se vanterait d'aucun de ses succès, obtenus auprès des filles, préserverait des amitiés singulières, aussi éloignées les unes des autres que le permettrait sa fantaisie, et n'évoquerait pas plus ses activités à la ferme. Ainsi protégés par des murs imaginaires infranchissables, sa curiosité et son appétit de plaisirs se développèrent librement, à l'abri des conventions, de l'autorité parentale, des rumeurs, des diktats de la mode, et des préjugés de ses camarades de classe. Il avait été un enfant sage et travailleur, discret en tout, à la maison, et un élève insolent et dissipé. Le petit cachottier du jeune âge se mua, avec le temps, en un adolescent auréolé de mystère. De la même façon qu'il n'avait presque pas partagé ses jeux avec d'autres enfants, à la ferme, il ne présenterait pas, non plus, de petites amies à ses parents, préférant faire son lit dans la maison des autres. Si bien que c'est avec un mélange de scepticisme, d'inquiétude et d'espoir, qu'ils accueillirent son projet de fêter ses dix-huit ans (dix-neuf ? Vingt?), chez eux, en compagnie de quelques amis, choisis parmi ceux dont ils avaient déjà entendu parler. Et, désireux d'agir pour le bien de leur aîné, autant que de marquer l'occasion, à leur manière, ils abandonnèrent la grande maison à son entière disposition, le temps d'une soirée et d'une nuit, qu'ils envisageaient, peut-être, dans la candeur dans laquelle il les maintenait, comme un cap à franchir, une sorte de rite de passage.

La dizaine de convives arrivèrent, le soir de la fête, animés d'une curiosité aiguisée par son silence. Lui avait déjà commencé la soirée, depuis plusieurs heures, cherchant dans son esprit en alerte des raisons de se réjouir, et imaginant des dialogues qu'il aurait voulus spirituels, des répliques et des saillies qu'il aurait aimées définitives. Ils prirent place autour de la grande table en chêne massif, et mangèrent les moules-frites, qu'il avait préparées lui-même. Sa mère avait trouvé refuge chez des voisins, tandis que son père passerait la nuit dans sa voiture, dans la cour du hangar, à quelques centaines de mètres de là. Il y avait là des jeunes gens de bonnes familles, étudiants pour la plupart, dont il avait prolongé l'amitié née au lycée et, parmi eux, celui qui faisait office de compère inséparable – côté pile du couple modèle qu'il formait avec une petite bourgeoise de la ville – et la fille d'un gros paysan, qu'il convoitait, par mimétisme, depuis qu'ils lui l'avaient présentée, quelques mois plus tôt.

Comme à chaque fois qu'ils se réunissaient, ils burent beaucoup (Martini blanc pour les filles ; bière et whisky-cola pour les garçons) se rassasièrent, échangèrent des blagues potaches, dansèrent au son d'un rock FM de circonstances, et discutèrent autour de sujets qui n'intéressaient que moyennement Quentin, dont les aspirations littéraires et philosophiques, déjà anciennes, commençaient à se développer dans d'autres cercles. Mais il fallait bien honorer le costume de roi de la fête, s'il voulait faire de cette donzelle guillerette sa copine officielle, et suivre l'exemple qui lui était présenté.

On ne sait comment se déroula la soirée, dans le détail, mais, le lendemain matin, alors qu'il était resté éveillé toute la nuit, ressassant mécaniquement, tel un oiseau de proie revenu bredouille de la chasse, le déroulement de la soirée, sur le canapé en cuir du salon, et qu'il entreprit de réveiller ses amis, il trouva la fausse ingénue dans le lit de son père, aux côtés de celui avec lequel il avait le moins d'affinités – le fils de petits fonctionnaires d'un village voisin, qu'il méprisait. Il en fut si stupéfait qu'il se dirigea, dans un mouvement de protection, comme un fantôme, jusqu'à sa propre chambre. Ce fut pour surprendre, après avoir ouvert la porte sans frapper, le couple modèle en pleine action – elle sur lui comme sur son grand cheval. Il referma la porte, lança à travers le long couloir de l'étage que les salles de bains étaient libres, et s'occupa de la préparation du petit-déjeuner, avec une idée fixe : les mettre dehors le plus rapidement possible, afin de chasser ces visions d'horreur.

Son père entra dans la maison, vers midi, la mine fatiguée et le sourire mal assuré.

_ ça s'est bien passé ?

_ Oui oui. Très bien... tu aurais dû venir boire un coup, avec nous..

Dissimulant mal une soudaine envie de pleurer, Quentin était tout entier à la honte d'avoir obligé son vieux à passer la nuit dans la voiture, dans la froidure de la nuit de septembre, pour un résultat si affligeant – morsure cruelle, qui aurait pu s'avérer dangereuse, s'il n'avait aussitôt reconstruit, en lui-même, la paroi qui avait séparé jusqu'alors ces univers inconciliables. Il se promit de ne plus faire communiquer les différents versants de sa vie, et de veiller, dorénavant, à l'étanchéité absolue des compartiments de son intimité. Il n'organiserait plus de soirées, dans cette maison qu'il avait déjà quittée. Il en conçut également une aversion définitive pour les filles de paysans, un intérêt qui ne cesserait de croître pour les bourgeoises urbaines, et transforma son goût du secret en maîtrise de soi qui, seuls, permettent de vivre des aventures amoureuses et amicales intéressantes, loin des schémas sociaux établis depuis toujours.

Santangelo

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