Qu'est ce qu'une identité sociale ? Dans les films futuristes des années 70, l'Etat totalitaire à venir était représenté comme un monstre froid, qui détiendrait tout un tas d'informations sur chaque citoyen, pour le manipuler à sa guise et le priver de la plus élémentaire liberté. Aujourd'hui, alors que nous sommes tous fichés, force est d'admettre que les informations que les autorités détiennent sur nos vies de citoyens, loin de servir à notre musellement, nous permettent, au contraire, d'exister face au silence et à la solitude. Un numéro de sécurité sociale, un permis de conduire, un abonnement Internet ou à la médiathèque, un numéro de téléphone : toutes ces données nous permettent d'exister sur le plan social, et nous rassurent sur notre intégration à l'environnement, en créant un lien symbolique avec ceux qui nous ressemblent.
C'est une des réflexions qui vient à Eric Chauvier dans l'un de ses premiers textes et, sans doute, l'un des plus réussis, « Anthropologie. » Il y narre une enquête menée sur une adolescente Rom, dont il croise le regard à un feu de circulation, alors qu'elle fait la manche, de voiture en voiture. Quelle attitude adopter face à elle ? Il est profondément troublé par son regard ambivalent mais ne peut s'expliquer son trouble. Alors, il décide de revenir la voir les jours suivants, accompagné d'amis ou de connaissances, pour tenter d'analyser la situation. Tour à tour, sur le siège passager, se succèdent une amie, un prof, un sociologue et un comptable. Et Chauvier de chercher à les faire parler pour comprendre le trop-plein d'émotions qu'elle a laissé en lui.
Est-elle Rom ? A-t-elle une famille ? Fait-elle partie d'un réseau mafieux ? Est-elle promise à la prostitution ? N'est-elle qu'une victime de plus du capitalisme financier ? Sans pouvoir conclure, Eric Chauvier comprend que cette adolescente n'a pas d'identité sociale et que sa:misère n'existe même pas au regard de la société. À peine existe-t-elle pour ceux qui l'accompagnent, dans la voiture.
Poursuivant son enquête auprès d'association et d'assistantes sociales, il se heurte à cette inexistence, à ce vide d'être, à l'absence de traces. « L'ostensible incapacité à consommer […] résiste à toute reconnaissance sociale, et le critère s'insinue dans les expressions les plus intimes de nos pratiques. » écrit-il.
Pourtant, ce qui l'a troublé, c'est ce qu'il nomme « une impression de familiarité rompue », et qu'il n'arrive pas à définir précisément. Il décide de l'appeler « X » et, après bien des efforts pour essayer d'en savoir plus sur elle, ne saura même pas comment elle se prénomme : Ana ? Anne ? Roumaine ? Bulgare ?
Lorsqu'il vivait dans les métropoles, devant une telle situation, Quentin affichait un sourire franc puis un rictus de compassion. Est-ce pour cette raison, parce qu'il n'excluait pas qu'un tel sort lui tombe dessus, que ça lui est vraiment arrivé ?
Chauvier ne pense pas au sourire.
Au début de son enquête, l'auteur s'était échiné à faire raconter des fictions sur X pour remplir le vide qu'elle incarne. Il avait tenté de la faire vivre dans les réactions de ses amis. Dans un deuxième temps, auprès des autorités, il n'obtiendra presque rien sur la vie de celle qui a disparu du carrefour, avant même qu'il n'ait pu lui parler. Il ira jusqu'à visiter un camp de Roms pour essayer de percer le mystère. Finalement, un ami proche lui glissera qu'il est peut-être « tombé amoureux » de cette jeune mendiante et que ce n'est peut-être pas par hasard s'il l'a laissée s'envoler. Encore un mot vide de sens pour remplir le vide. Il continue à préférer son expression « impression de familiarité rompue », se référant, non pas aux anthropologues, mais à la « Nadja » de Breton ou « la Part maudite » de Bataille. Et c'est totalement dépourvu, alors qu'il attend au carrefour, près des feux, qu'il est victime d'une hallucination, croyant entendre la voix de X dans la pluie d'orage qui s'abat sur la tôle de l'abri-bus.
Il ne tirera rien de concluant de son enquête, sinon les lignes d'un destin, un projet de vie : mener d'autres enquêtes de la sorte, qu'il appelle « anthropologies », pour saisir le miroir de son existence dans la réalité qui échappe d'habitude aux catégories. Sa définition ? « Une façon d'avancer en sceptique dans le monde ordinaire. » S'attacher à des riens pour y déceler l'humaine condition, et saisir l'essentiel dans les détails oubliés de la quotidienneté.
Après bien des péripéties, Quentin, qui souriait spontanément aux mendiants, s'est retrouvé sans domicile, interné dans un petit hôpital psychiatrique. Lorsqu'il en sortait, c'était pour fuir, loin de cette vie devenue infernale, loin de cette petite ville-là – celle dans laquelle il était né et à laquelle il avait échapé. Au cours de ses nombreuses « fugues », parcourant des centaines de kilomètres en train ou en voiture, il ne trouva pas le moindre sourire fraternel, pas la plus petite main tendue. Une nuit, il se retrouva dans la gare Montparnasse. Dans la salle des pas perdus, assis comme lui sur des sièges en plastique bien arrimés, d'autres individus, aussi perdus que lui. Le silence était impressionnant. Il tenta de dormir sur le sol, mais fut chassé par les balayeuses motorisées. Et puis, à trois heures du matin, ils furent mis à la porte. Les portes de la gare fermaient jusqu'à cinq heures. Affichait-il encore son sourire et sa compassion ?
Quand j'y pense, à la lecture de cet ouvrage de Chauvier, j'y vois la conséquence plus ou moins directe des manifestations de familiarité dont Quentin gratifiait les exclus, du temps où il était inséré. Il lui aurait fallu comprendre plus tôt que l'écriture était le seul moyen de gérer ce sentiment. Quelque part entre linguistique, ethnologie et littérature, Chauvier a peut-être échappé à un destin tragique en s'inventant ce mode de vie. Plus tard, dans d'autres enquêtes, il rajoutera les armes de l'humour et de l'auto-dérision.
Voilà pourquoi, malgré les quolibets, les insultes quotidiennes, les menaces répétées, je lis et j'écris, en essayant de ne pas perdre le contact avec l'humanité souffrante, et donc avec ma propre humanité. Et tenter d'exister en dehors du cadre étroit du citoyen-consommateur – seul destin désormais proposé aux individus.
Santangelo