De Jim Harrison, je ne connaissais que peu de choses. J'avais renoncé à poursuivre une lecture paresseuse de « Légendes d'Automne », il y a vingt-cinq ans, et « Dalva » m'était tombé des mains, quelques années plus tard, sans que j'en conservasse de souvenirs marquants, sinon le vol de l'aigle qui prélude à la première des trois nouvelles du premier, dont l'adaptation au cinéma avait connu un beau succès. En lisant « Wolf », cette semaine, son premier roman, paru aux USA en 1971, et en 1991 en France, je ne pouvais m'empêcher de me désoler de ce rendez-vous raté. Ni de faire le parallèle avec la jeunesse de Quentin. Toutes ces cuites, ces défonces, ces bitures, ces murges et ces purges, et les accouplements ridicules et pitoyables qui les ont accompagnées. Tout ça pour quoi ?!
Et de me questionner, d'une manière plus littéraire que philosophique, sur la préférence de Quentin, à vingt ans, pour Bukowski plutôt que pour Harrison. Le premier, postier et facteur, dont le film « Barfly » a raconté la vie minable. Le second, ermite écolo, chantre de l'école du Montana. 'Chinaski' buvant jusqu'à vomir, Harrison jusqu'à tomber. Tous les deux en proie au delirium tremens de l'écriture autobiographique. Tous les deux étrangers dans leur pays, confrontés à une frontière qui se trouve désormais partout et nulle part, lors de déambulations et pérégrinations hallucinées. Chacun assumant sa part de la mauvaise conscience du peuple américain et de son histoire.
Dans « Wolf », Harrison nous prévient : « Mes intérêts sont anachroniques. Par ordre de préférence : pêche, forêts, alcool, nourriture, art. » Et d'égrener sa longe litanie de saouleries mémorables et de coucheries minables, transcendées par un style aussi rugueux que son gosier, au réveil, en s'en tenant à sa première jeunesse, de 16 à 21 ans, du Midwest à Boston, et de New York City à San Francisco. Le tout inséré dans un dispositif narratif qui place le personnage qui raconte et se souvient en pleine forêt, durant une longue semaine de solitude, hors du monde, au contact de sa primitivité, et en lutte autant qu'en osmose avec une nature sauvage qu'il peine à réenchanter. Harrison, petit fermier du Michigan, a choisi tôt le Montana, pour y faire école. Parce que c'est l'état de l'Union le mieux préservé, le plus originel, le moins abîmé par la main de l'homme. Terres vierges pour terra incognita. Et ils seront nombreux à le suivre.
Dans ce récit de 250 pages, qui aurait dû en compter 700, la densité des événements et de la réflexion est impressionnante. Comme si, après deux recueils de poésie confidentiels, il avait voulu tout mettre dedans. Aussi bien sa vie que l'histoire des USA ; puisque tous les écrivains américains – du moins ceux que l'on aime - adossent leurs vies à l'histoire de leur pays, à travers sa géographie. Ça commence comme un roman de hussard ; ça se termine par une belle histoire ; mais, entre les deux, à la place du sempiternel 'ventre mou' : de la vraie dynamite. De la TNT. Un feu d'artifice de fête nationale qui tourne mal. La gueule de bois d'un 5 juillet, au petit-matin. Harrison distribue ses coups à la volée, comme l'on sème le blé, aussi vite qu'il change de coins et d'ennemis, de façon aussi brutale qu'il déménage. Une littérature sur des coups de tête. Voire des coups du cran d'arrêt qui ne quitte pas la poche de son pantalon, une paire de jeans sale, qui tombe sur d'antiques bottes de véritable cow-boy.
Le sexe, la drogue et l'alcool, en cette fin des sixties, comme seuls attributs de libération d'une jeunesse marquée du sceau de la religion la plus rigoriste, sous le signe d'une éducation toutefois sauvée par l'intelligence d'un père aimant, et du déclassement assumé de ses aïeux européens, ayant émigré de Suède et de Finlande pour fuir la conscription. La misère, le manque d'argent et de perspectives d'avenir, ayant laissé la place à un appétit de culture et une soif intarrisable de littérature et d'histoires en tous genres. Mais, attention, si Harrison croit en la littérature, c'est de poésie du réel qu'il souhaite parler, c'est la vérité qu'il veut se coltiner, pas la 'culture'. Et, partout où il va, lors de son voyage erratique, il fait tache, il détonne, il dépareille, avec son unique œil qui pleure et sa force d'ancien footballeur du lycée, qui ne demande qu'à traduire la violence qu'il porte en lui, dans ses tripes en feu. Après avoir parcouru les États-Unis en tous sens, le narrateur se retrouve face au Pacifique, à San Francisco, abandonnant derrière lui le continent entier, n'ayant plus qu'un seul désir : le solder de tout compte, oublier, renier. Pourtant, au terme du parcours, il finira par le porter sur son dos et, peut-être, l'assumer.
On n'aurait rien dit si on ne disait pas que « Wolf » est d'un humour dévastateur. Un humour noir, corrosif, désespéré et joyeux à la fois. Une bonne tranche de rigolade, de marrade loufoque, comme lorsque le whisky vient à manquer, et qu'on en retrouve une bouteille, sous l'évier. Le travail, la fête, le mariage ? Non : le chômage, la soûlographie et l'infidélité. Comme pour tous les « Clochards célestes », que chantait déjà Kerouac. On n'aurait rien dit, non plus, si on ne disait pas que cet humour jubilatoire s'accompagne d'une mélancolie âcre, étrange et ravageuse.
Bien sûr qu'on ne peut pas vivre dans un monde pareil. Et, pourtant, on veut vivre ! Et, lorsque les fourmis dans les jambes des individus comme Harrison, comme Bukowski, comme Kerouac, et comme Quentin, se sont assez promenées aux quatre vents, il leur reste la littérature, leur histoire cabossée, le baume de l'alcool sur la brûlure des souvenirs, et des centaines d'anecdotes qui tombent des poches. La littérature pour tenter d'échapper au désastre. Les livres pour surnager dans le marasme d'une vie perdue à chercher ce qui n'existe pas, pour contrebalancer le gâchis. La poésie contre le signe indien. Les mots comme des coups de fusils que l'on n'a pas tirés. Mais, là où Harrison se révèlait très fort, c'est que, dans son Montana de rêveries, il a continué vraiment à tirer des coups de fusils, de chasse, dans ces paysages d'aube du monde. Là où je me rendrai, peut-être un jour, goûter à la sauvagerie américaine, moins pour rendre hommage à un auteur, ou à une école que je connais peu en définitive, que pour défendre un projet, une vision, un regard particulier sur le monde – ceux des pionniers et des aventuriers de toutes époques, qui font de leur environnement un terrain d'exploration de l'âme humaine – et écrire, enfin, avec pour matière la vie de Quentin, mon « grand roman américain. »
Santangelo