Il a un âge indéterminé, qui passe pour de la jeunesse. C'est un homme de son temps. Un esprit formé à l'université. Même si les études furent éparpillées. En société, il est affable, courtois, intégré. Même s'il sort très peu de chez lui. Sa passion, comme un nombre croissant de ses contemporains : les déchets, les rebus, les poubelles, les déjections – en un mot, comme en cent, le caca.
Dans son appartement confortable, qu'il partage avec d'autres passionnés, au gré des rencontres, il se voudrait cool, zen, détaché, drôle. C'est ainsi qu'il se montre. C'est ainsi qu'il se voit. Mais les murs sont maculés de traces, en raison des coups de pieds, armés de chaussures de sport de marque, qu'il y porte, tous les jours, lorsqu'il perd ses nerfs, qu'il se confronte à un nouvel échec, qu'il faillit à son image - construite sur les clichés de la dérision généralisée, d'origine télévisuelle. Ou peut-être n'est-ce que pour se prouver sa force.
Le jour de son installation dans l'immeuble, qui abrite quatre appartements, sur deux étages, il a décidé qu'il allait «foutre une patate » à son voisin et « l'enculer. » Depuis quatre ans, il poursuit patiemment, lentement, jour après jour, ce but ultime. 24 h / 24. C'est un acharné. On ne lui la fait pas. C'est un affranchi. Un jusqu'au-boutiste, aussi. Un laborieux. Mais il cache toutes ces qualités derrière une ironie de circonstance.
Pour atteindre son objectif, il ne lésine pas sur les moyens. Il veut mettre toutes les chances de son côté. Il essaye tout ce qui marche. Toutes les méthodes dénichées sur Youtube. Il fait feu de tout bois. Ainsi, durant des mois, il a réveillé son voisin plusieurs fois par nuit. Il s'amuse aussi à commenter ses rêves. Il donne ses ordres en jouant avec ses tuyaux. Et lui parle, par la bouche d'aération, chaque fois qu'il veut se détendre, dans la douche. Pour le mettre à genoux. En le hissant au rang d'ennemi intime, il a trouvé une raison de vivre.
Cependant, en presque quatre années de plans et de délires, tous plus foireux les uns que les autres, ils ne se sont croisés qu'à une dizaine de reprises. Sans jamais dépasser ce stade où l'on cherche à savoir qui va baisser la tête le premier. Il continue. Il est patient. Mais qui est-il ? Lequel est-ce ? Comment les distinguer les uns des autres ?
Depuis plusieurs mois, chaque fois que son voisin se rend aux toilettes, il se place en-dessous, il observe, il émet des hypothèses, il tergiverse, il analyse. Comme s'il avait trouvé la clef du Paradis. Il s'étonne d'entendre l'urine couler dans la cuvette, alors qu'il fait, volontairement, du bruit pour l'empêcher. Il sait quand ses excréments sont plutôt durs, ou plutôt mous. Et ne se cache pas pour en disserter longuement avec ses amis. Les conciliabules suivent les messes-basses, mais sait-il qu'on l'entend aussi bien, en aparté, que lorsqu'il surjoue un personnage de psychopathe construit pour effrayer. Pour lui, tout ça fait sens.
Ce qu'il souhaiterait plus que tout, ce serait de contrôler les mictions et défécations de cet ennemi, pas si imaginaire que ça, mais drôlement fantasmatique. Si possible, à heures fixes. Un idéal à sa hauteur. Celle de la ceinture. Une vengeance justifiée. Et de se vautrer dans toutes ces basses humeurs, à sa guise, comme dans une piscine remplie de billets de 500. Il ne boit pas, ne baise pas, ne se drogue pas. Il attend son heure. Il tisse son emprise sur le monde qui l'entoure et qu'il ne comprend pas. Il veut enculer la Terre entière.
Parmi eux, avec lui, vit un chien de belle taille, de bonne race, au silence impressionnant. Le voisin ne l'a jamais entendu aboyer. Quelle maître ! Alors, pourquoi cet individu qui partage son environnement lui résisterait encore ? Quel culot de continuer à chanter, à écrire, à vivre ! Alors qu'il suffirait de se soumettre à ses bonnes grâces, à ses désirs, de se plier à sa toute-puissance... Il croit aux forces de l'esprit. Celles qui ordonnent plutôt que de partager, celles qui soumettent plutôt que de se confronter. Pourquoi ne suffirait-il pas qu'il le désire, pour que cet encombrant voisin, qui a l'audace de se croire libre, et l'ignore autant que possible, chie dans son froc, et pisse dans son pantalon ! Quel imbécile de continuer à fermer sa porte et son rectum !
Toujours propre sur lui – bermudas et polos – et beau-parleur, il a convaincu les gens du village de l'injustice de sa situation, se posant en victime. Le voisin est introverti et solitaire. De mauvaise réputation. Qui le croirait ? Et il a embrigadé, sous sa bannière, une foultitude d'individus qui partagent les mêmes valeurs que les siennes. C'est fou le nombre de gens qui se passionnent pour le caca du voisin !
Chaque soir, lorsque celui-ci se couche, las des avanies quotidiennes, la symphonie des tuyaux reprend ses droits. C'est là qu'il est à son meilleur. Aux manettes de la plomberie pour singer on ne sait quel dictateur de carnaval. Sans oublier le piano de la table de montage qui mêle les messages « humoristiques » aux morceaux répétitifs, toujours les mêmes.
Mais j'arrête là. On ne pas lutter contre de telles gens ! Alors que le silence était paisible, il vient, une nouvelle fois, de me menacer de mort. En sourdine. À part lui. Pour cette amie, qui vit avec lui. Avec eux ? Le bras armé de ce bourbier cacophonique. Les soldats du front. Les petits procureurs auto-proclamés de ce tribunal ridicule. De cette mascarade cacaphonique, dans laquelle je suis englué jusqu'aux oreilles. Voudraient-ils conjurer le sort en usant de la stratégie du mal par le mal ? Ou celle du mâle par le mâle ? Comment dire que je m'occupe très bien, tout seul, de mes maux par les mots....
Hier, fatigué de la comédie des chiottes, je lui ai proposé, à travers le plancher, de lui en garder un peu. Un échantillon pour satisfaire sa curiosité. Il ne m'a pas répondu...
Ce soir, il s'amuse encore de mes flatulences... Que peut-il y avoir dans sa tête ? Une grosse M... !
Santangelo