Le dimanche soir, comme si c'était tous les jours dimanche soir, avant le retour à l'internat, comme si c'était toujours l'hiver, Quentin repassait ses affaires, en regardant Anne Sinclair, à la télé. Dès l'âge de dix ans, il avait appris à manier le fer et, à présent qu'il avait acquis une certaine dextérité, il était aussi chargé de repasser les vêtements de ses sœurs, qui se préparaient, elles-aussi, à gagner le pensionnat, par le car du lundi matin. Il acceptait la corvée de bonnes grâces, pour soulager sa mère, à condition que le poste soit bien allumé sur la Une. Elle avait l'élégance et l'intelligence qu'il aurait aussi lorsque, après toutes ces années de dimanche soir, il arriverait au bout de son parcours scolaire, comme l'on gravit une montagne.
Avant que les fers à repasser ne soient tous à vapeur, il fallait se battre contre les faux plis avec une patemouille. Quentin se contentait d'humidifier un torchon, dans un grand bol d'eau froide. L'opération est relativement délicate, mais maîtrisable, après quelques tentatives, même pour un adolescent avide de batailles en tous genres.
Quand ce petit rituel fut instauré, à son entrée au collège, durant les années d'apprentissage, si l'on peut dire, il était encore de coutume de marquer chaque vêtement du nom de son possesseur. La mère de Quentin, avant chaque rentrée, s'occupait, patiemment, de coudre ces insignes patronymiques sur le revers des cols, l'intérieur des gants de toilette, ou l'arrière des pantalons. Quand elle découvrit les bandes autocollantes pour réaliser plus facilement les ourlets, elle en profita pour moderniser sa pratique du marquage. Est-ce que le collégien gagnait en assurance, de savoir ainsi son nom graver dans sa seconde peau ? Au milieu des loups, il est peut-être bon de se souvenir qui l'on est, en toutes circonstances.
Lorsque l'on repasse du linge devant la télé, même devant une émission à caractère politique, il faut se garder de reposer son fer, à plat, sur la table, et de s'oublier. Certaines chemises furent portées malgré ces traces d'inattention. Fut-ce pour éviter l'incendie, dont le risque qu'il se déclarât augmentait un peu plus chaque année ?
Lorsque l'on repasse du linge, l'un des petits plaisirs que l'on prend à la tâche, est celui d'enfouir son nez dans le vêtement, frais encore du vent qui le sécha, sur le fil, accroché aux pinces, dehors. À l'adolescence, on y décèle des effluves incroyables, et un simple changement de marque de lessive peut provoquer des émotions très fortes. D'autant plus si l'on est fasciné par l'intelligence d'une femme élégante, qui vous donne rendez-vous tous les dimanche soir, à la même heure.
Plus tard, au lycée, les mauvaises langues ne se gêneraient pas pour qualifier les filles aux petits seins de « planches à repasser. » Il faut avouer que, dès l'entrée dans le car, tôt, le lundi matin, l'ambiance n'était pas vraiment à discuter de la prestation de l'invité de la veille, à 7 / 7.
Tous celles et ceux qui ont passé beaucoup de temps, dans leur vie, même courte, à repasser du linge savent que, le moment le plus délicat, et redouté, vient à la fin, lorsqu'il s'agit de s'atteler aux chemises. Le col, puis le dos, puis les pans avant et, enfin, les manches. Refermer deux boutons, le troisième et le cinquième. Et plier. Mais le dernier coup de fer peut s'avérer assassin, en dessinant ces plis disgracieux, que l'on voit aussi chez ceux qui les portent neuves, à peine sorties de leurs pochettes plastiques. Des plis qui continueront à se dessiner dans l'armoire, et qui nécessiteront, éventuellement, un autre coup de fer, rapide, avant de la porter. Alors qu'il suffit de remiser lesdites chemises sur le dos d'une chaise, ou de les faire porter par un cintre.
La mère de Quentin lui raconta, un de ces tristes et laborieux dimanche soir, qu'un homme de leur connaissance, se maria, église et mairie, avec, sur sa chemise blanche, les traces des plis de son état. Le goût se niche, comme le diable, dans les détails.
À cette époque, l'on marquait encore certains pantalons en toile, et pas seulement ceux à pinces, d'un pli vertical, au milieu de la jambe, sur tout son long. La mode est heureusement vite passée mais, pour les grandes occasions, avant qu'il ne soit en âge de porter un costume, il continua à arborer ce pli longitudinal d'un chic discutable. De même qu'il conserva longtemps sa coupe de cheveux en brosse.
Dès qu'il gagna l'université, Quentin cessa de repasser ses vêtements, en même temps qu'il cessa de repasser ceux de ses sœurs et de la famille. Durant les trente années qui suivirent, il ne dut pas manier le fer à plus de trois ou quatre reprises. L'une d'entre-elles pour une chemise en lin, achetée pour son tissu dont il ignorait tout, qu'il trouvait trop revêche, et qu'il remisa après le premier lavage. Les paysans de son coin eurent beau gagner leurs vies avec la culture du lin, jusqu'au 17ème siècle, il n'avait jamais affronté son caractère rebelle.
Un de ses amis de lycée entra, après ses études, dans une grande banque, à Paris. Quentin fut surpris d'apprendre, en lui rendant visite, quelques années après, qu'il donnait ses chemises, à laver et à repasser, à la gardienne de son immeuble, situé dans le XVIIè arrondissement.
Quentin n'a jamais fait appel aux services d'un pressing. À cinquante ans, il vient d'acheter un pantalon 'chino', à moins de 20 euros, sur Internet, puisque son jean et son deuxième pantalon, en velours côtelé, ont déjà de la bouteille. Il va demander à sa mère de réparer la fermeture éclair de l'un deux, pour en faire un pantalon 'de secours.' Seul un port prolongé en effacera les plis, qui résultent d'un nettoyage à la main.
A l'hôpital, de temps en temps, deux dames habillées de blouses vert pâle, dignes et austères, faisaient leur apparition, sortant d'une fourgonnette « Blanchisserie du Léon. » Elles accomplissaient leur tâche discrète en quelques minutes. Elles lui faisaient un peu peur.
Je me souviens d'une image de l'enfance. Était-ce dans un vieux « Mickey Parade » ? Il y avait un cul-de-jatte, qui se déplaçait sur un petite carriole en bois. Et, dans chaque main, pour avancer, en poussant sur le sol, un fer à repasser ?
Santangelo