De Chauvier, on commençait à en savoir un peu plus, impliqué comme un beau diable dans ses petites enquêtes, et l'on vérifiait, à chaque ouvrage, que le pressentiment qui nous avait poussé vers ses livres – celui de trouver un semblable (ou un camarade ? Ou un prochain?) - avait été le bon. Pourtant, il n'avait pas encore évoqué son enfance et sa jeunesse – celles-là mêmes que l'on avait pressenties comparables. C'est donc avec une curiosité non émoussée que je me suis plongé dans « la petite Ville », le récit de son retour aux sources, dans sa ville limousine de Saint-Yrieix la Perche. Le procédé narratif, dès le début, est le même que dans « Laura », le premier que j'ai lu de lui, et qui raconte la même histoire : celle d'une discussion à bâtons rompus avec une ancienne petite amie. C'est donc sans surprise que l'on trouve dans « la petite Ville » une analyse de la situation économique et sociale de la commune, entrecoupée, entre parenthèses, de la discussion (enregistrée?) du narrateur et de l'ancienne starlette de la piscine municipale. Pour le lecteur aussi, donc, ce fut un peu comme un retour aux sources.
Saint-Yrieix la Perche compte un peu moins de 10 000 habitants, et c'est sans grande surprise que l'on apprend que Chauvier est le fils d'un instituteur. Mais, alors que la discussion avec Laura était du plus haut comique, celle avec Nathalie est rongée par la nostalgie, et le constat amer qu'ils sont amenés à faire en se promenant dans les rues du centre-ville : il ne reste plus grand chose de la vie arédienne de leur jeunesse.
Eric est anthropologue et habite une banlieue pavillonnaire de Bordeaux. Et Nathalie, après des années de galère, est devenue aide-soignante à Saint-Yrieix et vit avec 800 euros de salaire mensuel. La starlette est déchue et la ville manque sérieusement de joie, comme si l'époque et le capitalisme financier, en faisant du monde un village global, avaient rendus honteux les habitants de la ville, autrefois si animés par l'esprit de clocher. Car, il nous le dit d'entrée de jeu, il y a environ 1500 villes en France qui ressemblent, de peu ou de prou, à celle-ci – victimes du vieillissement de la population, des économies de flux et d'opportunités qui drainent les consommateurs vers les périphéries, et de la fin des emplois industriels.
Ainsi, à la mélancolie de la balade, qui fait remonter les vieux souvenirs, se mêlent de la colère et du désespoir. On apprendra à la fin, sans beaucoup de surprise, que Nathalie, considérée par beaucoup comme « cas social » parce qu'elle a bu et fumé du shit durant des années, vote pour le Front National. Bien loin des préoccupations de son ancien amour platonique, qui tente d'analyser les rapports de classes qui ont prévalu entre eux, et qu'il retrouve en lui, alors qu'il croyait les avoir vaincus, en partant pour la ville faire ses études, vingt-cinq ans plus tôt.
Même l'apparition d'une FNAC et d'un Mac'Do ne parvient pas à le dérider, perdu comme un enfant dans tout se passé qui refait surface, et devant lequel, même armé de son bagage théorique en sciences sociales, il reste impuissant. Éric aussi a vieilli, comme la population de Saint-Yrieix, et la maternité dans laquelle il est venu au monde a fermé. Mais l'hôpital, fier sur la colline, est devenu le seul grand pourvoyeur d'emplois, depuis que la porcelaine ne fait plus recette et que la grande imprimerie qui a fait la gloire de la ville durant tout le XX è siècle a, elle aussi beaucoup réduit son activité.
Cette petite ville, autrefois si vivante et loin de la clameur du monde, se retrouve vidée de sa sève, alors même qu'elle est devenue semblable à toutes les petites villes du monde occidental.
Toute ressemblance avec la ville de M., dans laquelle je me rends deux fois par semaine pour faire mes courses, n'est pas fortuite, ni imaginaire. Ici aussi, c'est l'hôpital qui mène le bal et, si il reste une usine active, le passé glorieux de la Manufacture des tabacs est bien loin de nous.
Quentin n'a pas beaucoup fréquenté les gens de M. durant son adolescence puisque, fils d'agriculteurs, il était scolarisé dans un internat, assez loin de M. Mais, quand il fut contraint de revenir, en raison d'une situation de chômage persistante, c'est presque naturellement qu'il se trouva enfermé dans le petit hôpital psychiatrique, comme si ça l'attendait depuis toujours, comme si la fréquentation des infirmiers par ses parents, dans sa jeunesse, lui avait tracé cette voie de garage. À Saint-Yrieix, la santé mentale est aussi devenue une préoccupation première des habitants, dans leurs clubs et associations, entre deux visites des sites historiques.
La chance de M. c'est, qu'en plus de l'hôpital, elle abrite le siège d'un journal de PQR qui, au fil des colonnes, repeint un peu le tableau et redonne des couleurs à la ville. À présent, Quentin vit dans un petit village à la campagne dans lequel, comme Nathalie, sa mauvaise réputation le poursuit. À tel point que beaucoup ne cachent pas leur désir de le faire enfermer à nouveau.
Ainsi prend fin la petite expérience de lecture que je menais depuis plus de deux semaines en compagnie des textes de Chauvier. On avait commencé en riant aux éclats et, avec la même histoire que la première, on a envie de pleurer. Quentin aussi a déjà retrouvé sur son chemin des petites amoureuses. Et les retrouvailles ne furent pas plus joyeuses que celle-ci. L'incompréhension était similaire. Le sentiment de n'avoir pas réussi, malgré les efforts, à se débarrasser des jugements a priori à son encontre, et des rapports de domination qui avaient prévalu dans sa jeunesse. On a tous, quelque part, la carte mentale d'une petite ville étouffante.
Et voilà. C'est fini. Avec l'impression que, sciences sociales ou pas, rien n'a changé en ce beau pays, que rien ne changera jamais. Même si tout a changé. Les fils d'instituteurs héritent de la culture comme les paysans d'une ferme ou d'une charge. Même si le vernis n'est plus le même. Les gouvernements se succèdent, les mairies aussi, le capitalisme évolue, mais les histoires d'amour finissent toujours mal, les starlettes vieillissent mal et ceux qui réussissent leur vie ailleurs ne gagnent jamais à revenir, à part se faire du mal.
Santangelo