Saul Santangelo

Abonné·e de Mediapart

555 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 mars 2023

Saul Santangelo

Abonné·e de Mediapart

Sur un Air de Campagne (388)

Si vous n'avez pas ri...

Saul Santangelo

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je Suis Pas Si Bête © Santangelo

Si vous n'avez pas ri, à la lecture de « PER OS », malgré les efforts surhumains, fournis par votre serviteur, à grands renforts de verges tendues à qui voudrait me battre, pour déclencher une saine hilarité, chez mon lecteur sceptique, en me barbouillant de caca, tel un clown postmoderne, je ne puis que vous conseiller d'acheter, au plus tôt, « Roman Fleuve », paru aux éditions des Equateurs, à la rentrée 2022, distingué du prix Interallié, et objet d'un certain succès indéniable, en librairies.

L'auteur – Philibert Humm – y relate une aventure, digne de Sylvain Tesson, mais entreprise par trois jeunes bras cassés, diablement idéalistes et sacrément décalés – à moins que ce ne fût le contraire. En guise d'aventure de l'extrême, la descente de la Seine, à trois, sur un petit canoë, grée d'un rideau de douche en matière de voile, baptisé « Bateau », et répondant, avec caprices, aux coups de rames rageurs du plus jeune d'entre-eux, le 'matelot', placé sous les ordres du 'capitaine', narrateur, et sous la surveillance bienveillante du 'major', la conscience de l'équipage.

Une semaine pour relier le pont parisien de Garigliano au Havre, en toute légèreté, dans l'innocence fiévreuse, la stupeur fanfaronne, et les rires d'autodérision des freluquets. Une aventure « humaine » donc, comme un roman d'initiation, qui embarque le lecteur dans des zones à jamais oubliées de tous, des lieux aussi improbables que les personnages qui les peuplent, telle une sociologie enfantine des bords du fleuve. Sur le chemin de nos trois anti-héros ; des guinguettes, des naufrages, des migrants qui campent, des enfants qui jouent, des vagues scélérates, et même un hélicoptère de la sécurité civile ; le tout dans la plus parfaite bonne humeur. Le tour de force du roman, c'est son humour à froid, et la seule force des personnages, l'amitié qui les lie, à l'ancienne, en bons compagnons d'infortune : et vogue la galère ! Des pérégrinations placées, dès l'épigraphe – vous êtes prévenus – sous le patronage d'Alphonse Allais, et qui n'ont plus cours dans les livres que nous lisons.

Je me souviens d'une petite blague de l'enfance. Pince-me et Pince-moi sont dans un bateau. Pince-me tombe à l'eau. Qui reste ? Et de me pincer, parfois, au fil de la lecture, en me perdant dans la prose délicieusement surannée de l'auteur, et l'envie de crier, avec lui, « Ohé ! Dubateau ! », de temps en temps, lorsque le frêle esquif croise un bateau-mouche, pour que l'histoire ne tombe pas à l'eau. Mais, si l'exercice est vain, forcément vain, on ne peut que souligner le bel effort stylistique, la bonne volonté qui tient la note sur près de 300 pages, et l'esprit chevaleresque de l'entreprise, qui nous emportent, de digressions en affabulations, de remarques pertinentes en jugements de valeur impertinents, comme si l'on avait placé la plume d'un humoriste de Canal Plus dans la main d'un chef-scout. Philibert Humm fait de la littérature avec sa bite et son couteau, mais nous prouve, du même coup, qu'il n'est pas nécessaire, comme le savent tous les vrais aventuriers, de montrer les muscles, lorsque l'on a de l'humour sur soi-même. Si vous voulez mon avis sincère, « Roman Fleuve » est un livre vraiment drôle et distrayant, mais, en la matière, je préfère tout de même « PER OS ». Et l'on aurait aimé demander à l'auteur s'il tient son prénom – ce drôle de Philibert – du « Ferdydurke » de Gombrowicz, que je relisais en écrivant, et qui, aussi curieux que cela puisse paraître, influence autant son ouvrage que le mien.

Il y a des années de cela, au temps d'une jeunesse aussi canaille, j'avais suivi quelques amis, pour remonter, en kayak, une rivière du Sud-Finistère, de l'embouchure jusqu'au premier port intérieur (Pont-Aven?) à la faveur de la grande marée. Les deux bonnes copines de la bande chevauchaient un grand canoë, et l'avaient attaché, avec deux bouts, à mon embarcation et à celle d'un autre prétendant, pour se la couler douce. Mais, à peine avais-je progressé de quelques mètres, lorsque la corde se tendait, afin que je tracte le bateau des filles, que je devenais incapable d'avancer, manquant de force pour manier la pagaie, au bord de la rupture physique, à bout de tout. Nous fîmes des haltes sur les berges, riant à en perdre haleine, emportés par les rires moqueurs des filles, et envisageâmes d'appeler les pompiers. Ainsi avions-nous caboté, entre deux pauses, dépensant une énergie folle, sans avancer d'un pouce, et sans prendre garde à la marée qui, bientôt, changea le sens du courant. Et voilà qu'il me fallait, en plus de tout le reste, lutter contre la volonté de la nature. Je ne sais par quel miracle nous arrivâmes à bon port, après des heures de galère. Et, pour que le tableau soit complet, lorsque je tentai de placer un pied sur l'échelle, afin de monter sur le quai, où nous attendaient, avec un peu d'inquiétude, nos camarades, plus sportifs que nous, mon kayak glissa sous mon autre pied et, alors qu'il allait se perdre sous la coque d'un gros voilier, je tombai à l'eau, une fois de plus. L'hilarité de l'assistance, sur le quai, était générale, spontanée et sincère. L'apéro avait commencé depuis longtemps ; et je n'avais cessé de prendre l'eau. Voilà. Il fallait le dire. « PER OS » est plus rigolo que « Roman Fleuve », mais Philibert Humm a plus de talent que moi pour raconter les aventures fluviales et amicales.

Il a aussi signé un « Tour de la France par deux enfants d'aujourd'hui ». Ce qui n'enlève rien aux qualités de mon roman-expresso.

Santangelo

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.