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Billet de blog 30 avril 2019

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Sur un Air de Campagne (27)

Alors que les simulacres de la mort sont partout et la mort réelle nulle part, et que même les acteurs des publicités pour les PFG destinées aux anciens, l'après-midi à la télévision, sont beaux, jeunes et souriants, qu'en est-il des pratiques dans les campagnes ?

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Tant Qu'il Y A © Santangelo

Dans « la Légende de la Mort », Anatole le Braz a recensé les traditions, les croyances, les rites, les contes autour de la mort en Basse-Bretagne à la fin du 19è. On ne veille plus en famille autour du feu de bois en évoquant les feux-follets, les grincements du chariot de Lankou, les âmes errantes, les limbes, les enfants morts avant baptême. Tandis que les parents regardent les morts violentes en cascades des séries télévisées, les enfants jouent à tuer virtuellement en réseau.

La semaine dernière, mon petit neveu, âgé de quatre ans, me parlait de son fusil en me désignant une branche de bois vert. Quand je lui ai dit qu'on ne tuait pas les humains, il m'a répondu que c'était un fusil pour tuer des lions avant de les manger. Je lui ai expliqué que ce genre de fusils se chargeaient de piqûres hypodermiques pour endormir les lions malades et pouvoir les soigner tranquillement. Il n'était pas très convaincu. Petit, je jouais aux cow-boys et aux indiens avec des branches de noisetier munis d'une ficelle en guise d'arc et de flèches. Aujourd'hui, dans les cours de récréation, joue-t-on aux Gilets Jaunes et aux policiers ?

Dans ma campagne, contrairement à ce qui se passe dans les grandes villes, la mort réelle fait toujours partie du paysage. Les églises sont pleines pour les enterrements – célébrés par des diacres quand il n'y a pas de prêtre – et il n'y a que quatre crématoriums dans le département. On y chante encore des chansons, parfois des cantiques en langue vernaculaire et, depuis une vingtaine d'années, on y passe même des chansons de variété. « Le Paradis blanc » a beaucoup de succès, mais on peut aussi y entendre du Renaud ou du Céline Dion. Toute la communauté se rassemble autour de la famille du disparu, et les dirigeants politiques locaux savent qu'il faut s'y montrer tristes.

Avant la cérémonie, les proches et les amis de la famille visitent le mort, dont le corps est exposé dans un salon dédié et, s'ils sont croyants, laissent leur nom sur une liste. Ils seront remerciés par une carte de visite dans un courrier. Et on leur renverra la pareille. Memento mori.

Dans mes campagnes, chaque petite église a encore son cimetière entretenu et fleuri. Certaines communes ont même dû en construire de nouveaux à la périphérie. Après la mise en terre, la famille, les amis, les voisins se réunissent dans un café pour partager un goûter copieux. On y sert même parfois du salé. Lorsque le disparu a succombé à une longue maladie, l'annonce mortuaire du journal local – à laquelle chacun a droit, qu'il soit puissant ou misérable – précise que les dons aux associations de recherche sont préférés aux fleurs et aux couronnes.

Dans la campagne bretonne, la mort était partout. Dans les discussions, les chants, aux calvaires érigés à chaque carrefour, dans les contes pour enfants, dans le souvenir des morts pour la France, que chaque commune honore par un monument. Aujourd'hui, comme partout, l'on cherche à la cacher, et les bouquets de fleurs entretenus à longueur d'année sur le bord des routes, qui signalaient les accidents mortels, sont passés de mode. Dans la ville la plus proche, personne ne s'étonne que le leader des pompes funèbres se soit installé à la sortie de l'hôpital et devant la clinique. On ne meurt plus à la maison. Et les banques rurales ont, elles-aussi, commencé à proposer des comptes « épargne-obsèques » aux anciens ; nouvelle arnaque qui joue sur la peur de ne pas être enterré convenablement depuis que l'on n'évoque plus le sujet en famille. Dans le film à grand succès, tiré d'un roman du Malouin Olivier Adam, « Je Vais bien, ne t'en Fais pas », une famille confrontée à la mort d'un des siens, ne pouvait pas affronter la vérité et sombrait dans le sentimentalisme pour éviter à la sœur adolescente d'avoir à faire face.

Il faut se frotter à la mort réelle pour comprendre une culture. Les étudiants en médecine jouent-ils toujours avec les corps légués à la science ? L'exposition de la mort reste toujours un rite de passage pour les vivants dans de nombreuses régions d'Europe. Et les dolmens, les menhirs et les cairns nous rappellent que ce n'est pas nouveau. Récemment, j'ai perdu la confiance d'un vieil ami parce que je n'ai pas pu assister à l'enterrement de ses parents.

Alors que la fête d'Halloween s'est implantée partout, dans mes campagnes, de nombreuses familles continuent de visiter leurs tombes le jour de la Fête des Morts, le lendemain de la Toussaint, et réserver sa concession n'effraie pas.

Comment meurt-on en Europe ? Que fait-on devant la mort dans les Länder, dans la banlieue de Liverpool, à Rome, à Sarajevo, à Prague ou dans le Péloponnèse ? Les rites de la mort, qui disent la vérité d'un peuple comme celle des individus, sont-ils menacés par le grand nivellement de la « culture light » ? Chacun pourra-t-il continuer à entretenir la mémoire de ses disparus en paix, sans risquer la profanation ? Va-t-on vers un effacement de la mort réelle dans les paysages ou, comme à l'image de ces chansons de variété récupérées par la tradition, les particularismes résisteront-ils ?

Je me souviens d'une blague ancienne. Un garçonnet parle à son père :

  • Papa, je voudrais une mitraillette

  • Laisse-moi tranquille, répond le père qui lit son journal

  • Papa, je voudrais une mitraillette !

  • Veux-tu cesser tes caprices !

  • Papa, papa, je veux une mitraillette !!!!

  • Oh, mais vas-tu arrêter à la fin !

  • Papa, papa, achète-moi une mitraillette !!!

  • ça suffit maintenant. Tu n'auras pas de mitraillette ! C'est qui le chef ici ?

  • C'est toi papa... mais si j'avais une mitraillette....

Saul Santangelo des Regs

(Plus de chansons ici : https://soundcloud.com/santangelosaul)

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