Saul Santangelo

Abonné·e de Mediapart

553 Billets

0 Édition

Billet de blog 31 janvier 2024

Saul Santangelo

Abonné·e de Mediapart

Sur un Air de Campagne (448)

Suis-je condamné à la recension à perpétuité ?

Saul Santangelo

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je Sais Tout, Je Comprends Rien © Santangelo

Une fois n'est pas coutume, opérons un bref retour en arrière, pour coller à l'actualité, et rengorgeons nos rires passés, en guise de mea culpa, afin d'éviter une explosion qui pourrait bien se révéler fatale. En 2019, Michel Houellebecq publiait « Sérotonine ». À l'époque, on y a surtout vu un roman sur la dépression. Pourtant, avec son héros ingénieur agronome, travaillant pour le ministère de l'agriculture, et ses décors ruraux, en proie à la standardisation et à la désertification, la crise que nous vivons était parfaitement prévue, décrite et analysée. Je l'avais évoqué, sur ce blog, dans le post #316. Pour rappel, dans ce livre, on assiste au naufrage de la politique agricole français et européenne, parallèlement à la dérive d'un homme au bout du rouleau, et l'autre personnage principal - un éleveur de vaches normandes en Normandie - syndicaliste et activiste, fomente, dans la cuisine de sa ferme, avec ses amis, une jacquerie qui va mal tourner. L'histoire se finit par un barrage sur une autoroute, et le conflit avec les autorités se réglera par les armes. J'avais beaucoup ri, à la lecture de « Sérotonine », peut-être le meilleur Houellebecq, mais, face à la crise actuelle, je suis bien obligé de me plier au sérieux qui convient aux circonstances, moins par peur de la violence, que par déférence envers le pouvoir de la littérature, et le génie des grands écrivains. Relisez « Sérotonine » ; tout ce qui concerne la grogne des paysans est dedans.

Mais que tout ça ne nous empêche pas de rire. Si « Il Faut qu'on Parle de Kevin » de Lionel Shriver, qui évoque les regrets et les remords des parents d'un tueur de masse de 16 ans, aux États-Unis et qui, lui aussi, voudrait ironiser avec un sujet d'actualité des plus sérieux, ne m'a pas convaincu au-delà de la page 100, j'ai tout de même réussi à trouver l'humour nécessaire à la survie en milieu hostile ailleurs.

D'abord, en relisant le chapitre VI de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert. En 30 pages, avec la même magie qui a opéré à la lecture du roman de Houellebecq, le lecteur contemporain se trouve en proie à un trouble similaire, devant ce récit des événements de la Révolution de 1848, situés dans une petite ville de province. Avec stupeur, il est forcé de constater que, en matière de politique, non, décidément non, rien n'a changé, et que, non, tout compte fait, malgré les révoltes et les révolutions, rien ne changera jamais, dans nos belles campagnes françaises. L'ironie, là-aussi, est mordante et cruelle. Et, là-aussi, la littérature fait la preuve de son pouvoir de clairvoyance.

Autre classique que plus personne ne lit, et qui se révèle tout aussi drôle, bien plus ancien encore : « La Farce de Maître Pathelin » - ouvrage anonyme publié à la fin du Moyen Âge. On y suit, tout en dialogues d'une théâtralité déjà moderne, les aventures de trois personnages, qui cherchent à se tromper mutuellement. L'avocat n'a pas d'argent et vole du tissu au marchand pour se fabriquer une nouvelle robe ; le drapier, qui ne parvient pas à se faire payer, se retourne contre son berger, qui lui vole des moutons et, sur le thème du trompeur trompé, on assiste à des variations hilarantes, grâce à une mécanique du rire, qui n'a rien a envier aux rebondissements du théâtre de boulevard. Car l'habit a toujours fait le moine et, lorsque le juge, chargé de régler le litige, prononce la réplique, devenue fameuse, « revenons à nos moutons », force est de constater que, en matière de littérature, depuis que le français est devenu langue officielle du Royaume de France, quelques décennies après ce texte qui, par l'usage humoristique des patois et dialectes s'en fait le défenseur, rien n'a changé, non plus.

Mais, cinq siècles plus tard, parmi les centaines et centaines d'auteurs contemporains, tous plus tristes et graves les uns que les autres, il n'y a pas que Houellebecq qui sache provoquer le rire de ses lecteurs. J'en ai recensés plusieurs, dans ce blog, et voici une nouvelle pépite d'humour inconditionnel, qui parvient à briser le politiquement correct sans tomber dans l'excès inverse : « Petit Traité D'éducation lubrique », de Lydie Salvayre. En une petite centaine de pages, dont chaque paragraphe ou presque m'a fait rire aux éclats, dans un style classique, au vocabulaire très soutenu et à la tonalité d'une causticité féroce, l'auteur nous livre les recettes de l'amour, lorsqu'on décide de l'aborder par le versant du sexe. Sur le mode du pastiche du guide pratique, et dans un esprit de liberté absolue, Lydie Salvayre envoie valser les rabats-joie, les puritains, les rigoristes et les frileux, pour le plus grand plaisir de son lecteur, avec une jubilation iconoclaste qui ne ménage rien ni personne.

Et si tout ça faisait sens...

Santangelo

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.