Saul Santangelo

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Billet de blog 31 mars 2022

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Sur un Air de Campagne (304)

Si la « Sociologie est un Sport de Combat » pour Bourdieu et ses épigones, d'après le titre d'un film documentaire sorti il y a une douzaine d'années, l'ethnologie peut aussi être un art délicieusement drôle. Parce que la profondeur se trouve à la surface et que les vérités éclosent dans la légèreté. La preuve par 8 avec cette petite série décalée sur l'oeuvre d'Eric Chauvier... (épisode 9 - FIN)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Et voilà. Une autre aventure de lecture et de création mêlées. Par quel mystère me suis-je plongé dans l'oeuvre quasi-intégrale d'un contemporain pas beaucoup plus connu que moi ? Qu'attendais-je de ce voyage au long cours ? Juste l'humour que j'avais perçu dans le premier texte ? Ou plus que ça ? Sans doute ai-je cherché à trouver de l'étrange étranger dans une matière qui me paraissait presque transparente – tout au moins au début. Quelques points communs dans une biographie en trois lignes et une histoire. Pourquoi ai-je ainsi régressé au niveau de l'identification ?

C'est toujours la même histoire, avec la lecture. On écoute des histoires en s'imaginant que celui qui les raconte a quelque chose à voir avec notre histoire. C'est ainsi qu'on y croit. Qu'on rêve. Ainsi qu'on exulte. Des histoires pour que faire ? Mais se sentir exister pardi ! Se souvenir, s'ouvrir, se projeter, imaginer. C'est toujours la même histoire. La nôtre. Pas toujours transparente. Et le besoin de s'assurer que l'on est presque semblable et radicalement différent. Et c'est ainsi que l'on se forge une histoire, un tapis légendaire – comme l'on dit d'un tapis sonore, en radio. Et un style pour raconter à notre tour.

Il y avait Eric Chauvier, son narrateur, ses personnages, ses informateurs, sa bibliographie. Et puis Quentin et moi et mes souvenirs et, peut-être aussi, quelques lecteurs de ce blog. Il y avait tout ce petit monde-là. Toutes ces histoires. Et me voilà à nouveau seul. Mélancolie villageoise. Puisqu'il faut bien ranger les livres après les avoir lus. Classer les affaires. Clore les enquêtes. Oublier les amis de passage.

Lorsque l'on plonge un bâton droit dans l'eau d'un étang, on observe qu'il apparaît tordu, sous l'eau. C'est le phénomène de la diffraction. Ma lecture de Chauvier - expérience commentée de près de trois semaines - en cherchant le semblable dans le ressemblant et le semblant, s'apparente à ce que l'on pourrait nommer 'la diffraction de Narcisse.' Plongeant l'index dans ces aventures singulières, comme en une onde pure, alors qu'il était tordu par l'onglée, il m'est apparu soudain droit, prompt à tenir un stylo, comme chaque fois, pour poursuivre mon petit travail. Sous le regard bienveillant d'un contemporain, j'ai retrouvé une certaine acuité de regard, que j'avais dans ma jeunesse. Alors que j'aurais pu me perdre dans cette contemplation, et me noyer, comme le personnage mythologique, me regardant regarder, j'en suis ressorti plus sûr, comme en osmose avec mon environnement. Fallait-il conclure tout ceci par une rencontre ? Je n'ai jamais ressenti le besoin de rencontrer les auteurs. Je suis bien trop gauche pour la discussion à bâtons rompus, et je n'ai plus envie de jouer au journaliste.

La question n'est plus 'pourquoi je ne suis pas devenu Eric Chauvier', mais 'pourquoi la lecture de ses ouvrages provoquent en moi un contentement dont j'avais oublié la saveur, tellement éloigné de mes propres études en ethnologie. Et comment continuer mon petite travail d'écriture loin de ce double fantasmatique ? Et comment faire miennes les qualités de ces petits livres en vue d'enrichir ma propre œuvre ? De quelle manière résonneront ces lectures dans ma petite chambre d'écho littéraire ? Comment faire d'une affinité élective strictement littéraire un instrument de création personnel, sans passer pour un flagorneur ou un plagiaire ? Les individus qui, comme Chauvier et comme moi, refusent le confort des systèmes, ont besoin de trouver, sur le chemin, de temps en temps, des amis imaginaires, des doubles fantasmatiques, d'autres réfractaires semblablement dissemblants.

Je repense à une photographie qui m'a beaucoup troublé il y a quelques semaines. On y voyait une cheminée vide, surmontée d'un miroir qui réfléchissait un autre miroir, à l'infini. Dans mon jeu de miroirs avec Chauvier, j'ai réussi à allumer le feu – le feu qui réchauffe. Sur cette photo, des miroirs à l'infini comme autant de théories intellectuelles, toutes différentes et pourtant toutes semblables. Et le foyer d'une cheminée, dans lequel il importe d'entretenir le feu, les pensées singulières qui apparaissent de temps à autres, les moments individuels, les projets originaux, les styles personnels – qui permettent de se coltiner la réalité sans autre filtre que celui de l'écriture littéraire.

Et si ce jeu de miroirs ne me renvoyait pas à une jeunesse vécue dans une petite ville reculée, à mon intérêt d'étudiant pour l'ethnologie et à mon envie d'alors de mêler recherche et création, et au destin littéraire de Chauvier, mais à ma vie aventureuse, parfois en marges, qui me rapproche de ses personnages ? À défaut d'avoir percé dans les sciences sociales, j'ai vécu plusieurs vies, qui me donnent la légitimité, sinon de parler, tout au moins d'écrire. Comme si ces lectures fonctionnaient comme une réassurance pour mes fictions autobiographiques.

En observant, cette semaine, qu'une quantité de bourgeons étaient apparus, comme chaque année, le premier jour du printemps, j'ai entendu des remarques faisant état des rapports GIEC et de complotisme. C'est peut-être le thème principal de ces lectures. Tenter de fabriquer une littérature du réel, en dehors des fictions théoriques que chacun, depuis qu'il est informé en flux continu, a tendance à préférer à la réalité.

Santangelo

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