Saul Santangelo

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Billet de blog 31 décembre 2022

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Sur un Air de Campagne (370)

En lisant « le Mariage de Figaro », je me souviens que, encore très jeune, je m'étais étonné de ne pas désirer suffisamment une fille, dont j'étais pourtant très amoureux. J'avais préféré, avec ces sentiments et cette énergie, écrire un premier roman, plutôt que de former un couple. Les deux tirades qui suivent se situent au milieu d'une pièce, que j'aurais pu créer, trente ans après...

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Juste un Peu Mieux © Santangelo

ELLE : Pourquoi faut-il, Noble Seigneur, que l'objet de votre amour n'aiguise point l'appétit de vos désirs ? Qu'il plût au ciel que je fusse catin au lieu de femme d'honneur ! Au moins récolterais-je, de cet état infâme, ces plaisirs de femmes perdues que l'on trouve dans leurs couches, dans la moiteur des draps sales. Plutôt que des souvenirs qui n'attisent que la force de mes remords, et l'ennui qui, chaque jour que Dieu fait, m'entraîne un peu plus vers la léthargie d'une vieillesse précoce. Un enfant ! Voilà, sans doute, ce qu'il aurait fallu, pour nous sauver de la rouille, qui a recouvert notre amour – cet amour qui, pourtant, paraissait indestructible, il y a encore un lustre. Au lieu de quoi, Monsieur, vous occupez vos journées à jouer à des jeux idiots, dont le danger n'a jamais fait battre mon cœur. C'est vous l'enfant, Monsieur ! Ah, plutôt mourir, que de continuer à colmater une union, qui ne m'octroie même pas le frisson que l'on escompte des règles du savoir-vivre et des textes du droit. S'en est assez ! Et ne prenez pas l'air de vos chiens battus ! Je sais que vous préférez leur compagnie à la mienne. Maudite chasse ! Pratique barbare et vice des impuissants ! Maudits jeux qui vous occupent, quand je me languis, tout le jour, seule et plus abandonnée qu'une souillon qui aurait trahi. Je pars ! Je m'envole avec les ailes rognées de la maturité ! Je m'en vais faire du théâtre ! J'ai encore assez de jeunesse pour en imposer à des gens plus forts que vous ! Je vous écrirai, Monsieur ! Quand vous vous morfondrez de mon absence, dans la solitude de vos campagnes. Je serai une femme de mon temps, puisque la comédie ancestrale du mariage ne vous fait plus vibrer. C'est bien moi qui rirait en dernier, puisque vous n'êtes plus apte à vous conduire en maître, ne serait-ce que pour avoir le dernier mot. J'aurais aimé vous servir, puisque l'on m'a élevée ainsi. Mais vous n'êtes pas digne de ma servitude. Rejoignez vos chiens et vos chevaux ! Puisque c'est la seule activité qui puisse encore vous faire ressentir votre nature animale ! J'ai de l'esprit ! Quand vous n'avez même plus conscience d'avoir un corps. Adieu, Monsieur ! (Elle fait mine de s'en aller...) Quoi ?! Vous me laisseriez fuir, sans même tenter de me retenir ? Même cette tirade ne vous donne plus l'envie de jouer au mari ? Que faut-il donc inventer pour intéresser un homme tel que vous ? Quoi pour vous plaire ? Et réveiller ce désir qui nous lia si fort ? Quelles stratégies ? Quelles astuces ? Quels tours sortir de mon sac ? Mais corrigez-moi donc ! Faites-moi taire sous le poids du plaisir, comme vous saviez si bien le faire, autrefois. Vous ! Un ancien enfant de choeur ! Cette comédie manque vraiment d'humour. Quelle tirade ! Ah, enfin... Il a l'oeil qui s'allume... Notre petite flamme commune n'est pas totalement éteinte... Mais corrigez-moi donc, Monsieur ! Je brûle de vous retrouver fidèle à cette image qui m'honorait, dans ce temps, pas si lointain, de la vigoureuse jeunesse. Aimez-moi, Monsieur ! Puisque je joue ! Et que je jouerai toujours... Je mourrais pour un instant ! On dirait que la pièce lui plaît... il transpire un peu... Il s'agite encore... Il se trémoussera bientôt... Moi aussi, j'aime le théâtre, Monsieur ! J'ai été à bonne école... L'auriez-vous oublié ? Ah, que ne suis-je catin ! Mais, je le suis ! Je le serai pour vous ! Je vous en prie... Quittez cet écran d'ordinateur qui vous aveugle, tel le lapin dans les phares d'une voiture ! Regardez autour de vous ! Regardez-moi ! Faites-moi une scène !

LUI : Je me tais, Madame. Parce que j'ai appris à aimer le silence. Il faut beaucoup de silence, pour faire ce que je fais. Vous avez de l'esprit, mais j'ai des lettres ! Et, avec l'âge, ma passion pour celles-ci s'est encore renforcée. Vous voulez jouer ? Soit. Jouons. Mais la comédie du mariage ne fait plus rire personne... Les portes ne claquent plus, la vaisselle est en plastique, et les plaintes sont feutrées, sinon douces, même à l'acmé de la discorde ! Les voix viriles n'étouffent plus les sanglots des femmes délaissées. Je préfère jouer seul, au fil de ma plume. J'ai connu d'autres femmes, et j'ai épuisé avec vous mes instincts. J'en ai connues cent et aucune n'arrivait à votre cheville. J'ai tamisé mes désirs pour n'en garder que le nectar. Et c'est à vous, Madame, que je l'ai réservé. À présent, je n'aspire plus qu'à la bonne facture de mon art. Soyez heureuse, Madame ! Je vous aime plus que jamais. De cette espèce d'amour qui vole, la nuit, dans les rêves. Et qui court, tout le jour, dans les histoires. Mais peut-être auriez-vous préféré que je vous dirige dans l'adultère ? J'aurais pu faire un cocu magnifique, si vous aviez eu moins de loyauté et plus de fantaisie... je vous aurais appris à m'aimer en jouant avec un autre.. J'aurais tiré les fils d'un petit théâtre bourgeois. Et nous serions, vous et moi, devenus les mauvais acteurs d'une mauvaise pièce. Si j'ai voué ma vie à la littérature, c'est que je savais qu'elle n'est pas de la même eau que la vie... Lequel de nos vieux amis aimeriez-vous revoir à ces fins ? N'avez-vous pas entendu, Madame, que c'est pour cette raison que nos amis ne nous visitent plus. Ils sont comme vous, Madame ! Ils attachent leurs esprits à la remorque des plaisirs charnels... Ils suivent leurs petits organes à la trace... Ils font semblant ! Et moi je préfère jouir en secret, dans l'antichambre de mes souvenirs...

Vous croyez que l'objet de mon amour est trop effrayant pour aiguiser mon désir ? Mais ça fait longtemps que je ne vous aime plus, Madame ! Sinon du poids des habitudes. Ma bonne amie ! Quelle scène ? Tirée de quel ouvrage ? Extirpée de quelle pièce ? La littérature se fait au jour le jour, dans le secret du coeur. Mais le théâtre est fait pour un public ! Certes, un enfant nous aurait rendu de la vigueur... Dans la haine, Madame ! Il nous aurait simplement rendu ennemis mortels... Cessez donc de pleurnicher sur votre ennui ! L'ennui est précieux, à qui sait l'habiter. Il faut savoir parer de lumière les heures inutiles... C'est de cette matière que l'on construit les œuvres... Et que sont nos vies, sinon des œuvres. Que valent-elles, sans art de vivre ? Moi aussi, je m'ennuie. Mais mon ennui est peuplé de personnages merveilleux, qui vivent des histoires fantastiques ! Vous vouliez partir, Madame ? Vous vous croyez inutile ? Mais c'est de votre ennui que je tire ma force. Vous êtes mon seul amour, et vous demeurez, à jamais, le miroir de mon âme ! Et lorsque je vous contemple, je continue à voir des choses belles, plus belles que je n'en verrais jamais en parcourant le monde... Vous voulez jouir ? Mais je vous ai offert la postérité ! Vous voulez désirer ? Mais des dizaines d'hommes vous désirent sous ma plume ! Prenez patience, Madame ! Je vous offre l'éternité !

Santangelo

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