Injustices universitaires: mauvaises questions, mauvaises réponses et vrais enjeux

Analyse des circonstances de la réforme de l'entrée à l'université, et de ses raisons profondes : ou comment, sous couvert de "justice", il s'agit de renoncer un peu plus au projet démocratique de l'université.

1. De mauvaises questions et un bon prétexte

Depuis quelques mois, à grands renforts de premières pages, de longs articles dans les quotidiens nationaux et de confidences savamment distillées par les cabinets ministériels, un sujet s’est imposé dans l’opinion : l’algorithme qui fondait le système d’admission à l’Université (le trop fameux APB) serait la cause d’errements et de tirages au sort contraints pour les étudiants de première année. Scandale, sans doute, mais dont le système APB n’est pas responsable. Car, en réalité, le tirage au sort résulte du manque de places et de moyens accordés dans certaines filières, particulièrement celles dites « en tension ». Personne évidemment ne prétend qu’il soit simple de régler l’augmentation des flux d’étudiants. Mais il est malhonnête de faire passer la future loi sur l’entrée en licence pour une solution aux problèmes qui se posent dans les premiers cycles universitaires.

Le Ministère de l’ESR a, avec un curieux empressement, sauté sur cette occasion pour proposer une réforme présentée comme la réponse ponctuelle à une question technique, capable de satisfaire aux justes exigences des étudiant.e.s. Cette énième réforme d’ampleur constitue dans les faits une véritable rupture, un changement radical dans la conception de la fonction et du statut des différentes universités en général, et des diplômes de licence en particulier. Elle donne surtout satisfaction aux présidents des universités les plus puissantes, mécontents de devoir accueillir « tout le monde » dans les premiers cycles et désireux que l’on cesse d’exiger des universités les devoirs d’un service public.

2. De mauvaises réponses et l’annonce d’un nouveau désordre

Les représentants isolés de la technostructure ministérielle ont tiré de leur chapeau en quelques semaines et sans aucune concertation sérieuse avec la communauté universitaire, un nouveau système d’admission à l’Université qui permet au ministère de mettre en œuvre sa « réforme » immédiatement après en avoir dévoilé les grandes lignes, avant même le vote de la loi. Les universités se voient chargées de donner leur avis sur les dossiers des bacheliers qui souhaiteront intégrer leurs formations en fonction d’« attendus » qu’elles pourront décliner et interpréter localement, et d’autant plus que ces « attendus » sont extrêmement vagues. Au regard de la charge de travail administratif actuelle de la plupart des enseignants-chercheurs, au regard de leur nombre même, l’examen dans un laps de temps forcément resserré des dizaines de milliers de dossiers annoncés relève d’un tour de force devant lequel même les moins critiques devraient éprouver quelques perplexités. Cette réforme est impossible à mettre en œuvre dans le calendrier et les conditions prévus.

Mais l’essentiel n’est pas là : cette réforme ne répondra en rien aux questions qu’elle prétend traiter. Certes l’accès en premier cycle des détenteurs d’un bac professionnel ou d’un bac technique sera sans doute rendu un peu plus difficile qu’il ne l’est actuellement, mais l’absence de moyens mis dans le développement des IUT et des classes de STS – dont il faut rappeler qu’ils ont été créés à destination de ces bacheliers – ne leur ouvrira pas symétriquement d’autres perspectives, ajoutant ainsi l’injustice à l’injustice. Nombreux sont ceux qui continueront à se retrouver par défaut à l’université, faute de place dans les filières techniques qu’ils souhaitaient rejoindre. Un nouveau marché pour les établissements d’enseignement supérieur privé pourra alors se développer. Le taux de réussite aux examens du premier cycle universitaire (présentée de façon sempiternelle et absurde comme l’alpha et l’omega de l’évaluation de la « qualité » des établissements) n’en sera sans doute pas modifié profondément, d’autant que les universités ne disposeront d’aucun moyen supplémentaire sauf à augmenter sensiblement les frais d’inscription de leurs étudiants. En revanche, la nouvelle loi organise la distinction entre licences destinées aux « bons » étudiants et licences destinées aux autres. Par là, elle ne vise pas uniquement à sélectionner à l’entrée de l’université, mais aussi à produire une sélection entre les universités.

3. Les véritables enjeux de la réforme

Quelles sont donc les raisons profondes d’une telle mesure ? Depuis vingt ans, de loi en loi et de plan ministériel en plan ministériel, se sont accumulées des réformes d’une indéniable cohérence : l’augmentation de la différence de traitement entre les universités (au nom de leur « autonomie »), la concentration des moyens sur certains sites aux dépens d’autres (au nom de l’« excellence »), des phénomènes de concentration ou, symétriquement, de marginalisation (au nom de la « concurrence »), le creusement du fossé entre premiers cycles universitaires et masters (au nom de la création d’un « bloc -3/+3 » dont le bac – bientôt réformé - est le pivot). Ces transformations qui marquent un changement profond du paradigme universitaire – mais certes pas du système d’enseignement supérieur français – ont beau être louées par les différents gouvernements depuis vingt ans, elles sont subies par la majorité des membres de la communauté universitaire. Elles expliquent aussi pour beaucoup les problèmes actuels des premiers cycles universitaires.

Trois piliers du système universitaire français n’avaient pas, jusqu’à présent, fait l’objet d’attaque frontale : l’absence de sélection à l’entrée des universités, l’obligatoire cadrage national des diplômes, et l’unicité des frais d’inscription, traditionnellement peu élevés en France. Or la nouvelle loi ébranle ces fondements. Les formes et la nature de la « mise à niveau » obligatoire pour certains étudiants conduiront mécaniquement à la distinction radicale entre des licences disciplinaires sans remédiation initiale et des licences longues et généralistes (comme une sorte de poursuite du lycée) : la souplesse nécessaire entre les différentes solutions potentielles conduira dès lors aisément à une remise en question du cadre national des diplômes. Or, ce cadre national est la digue la plus forte à la fois contre l’augmentation des droits d’inscription (les universités sont déjà libres de fixer les frais d’inscription de leurs propres Diplômes Universitaires comme de leurs étudiants étrangers) et contre l’explosion définitive de la carte nationale des formations et des universités. Nul besoin d’être devin pour comprendre ce qui va se passer à moyen terme : l’université, la vraie, celle qui articule recherche et enseignement, commencera en master, où ne seront admis que les « bons » licenciés. Il sera alors temps de poser la question des frais d’inscription, non plus en catimini comme aujourd’hui, mais au grand jour : comment ne pas payer ou s’endetter pour un master d’excellence ? L’université française sera définitivement une université à deux ou trois vitesses, à l’intérieur d’un système d’enseignement supérieur lui-même déjà inégal (car il n’est toujours pas question de revenir sur les classes préparatoires). Peut-être certains établissements y gagneront-ils quelques places dans les classements internationaux, mais qu’en sera-t-il de la fonction sociale de l’université et du lien, qui s’y maintient, entre production et transmission de savoirs ?

Un autre modèle de l’université, qui ne dit pas son nom, est à l’œuvre dans cette nouvelle loi : un modèle qui consiste à renoncer une fois pour toutes à la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur. Vague dans ses applications, la nouvelle loi a l’habileté de coincer les enseignants-chercheurs entre leur attachement, inscrit dans la mission de service public, à la démocratisation de l’accès aux connaissances, et la lassitude d’avoir à recevoir des publics toujours plus diversifiés, toujours moins préparés à des études supérieures, dans des cadres toujours plus contraints et moins financés. Ce n’est assurément pas une raison pour qu’ils se prêtent à cette énième injonction à mettre eux-mêmes en place des transformations qu’ils n’ont pas voulues et qui gauchiront le sens même de leur métier.

 

Pour approfondir :

- Liste des motions et des textes publiés contre la "loi sur l'orientation et la réussite des étudiants" : http://www.sauvonsluniversite.fr/spip.php?article7947

- Un texte de Charles Soulié (ARESER, Paris VIII) : "Un surcroit de sélection est-il vraiment nécessaire à l'université?" (la question était posée en 2015) : http://www.sauvonsluniversite.fr/spip.php?article7953

- l'enquête de Médiapart : https://www.mediapart.fr/journal/france/221217/des-enseignants-sopposent-la-reforme-des-universites?page_article=2

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