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Billet de blog 2 déc. 2015

A la rencontre des zadistes - témoignage à NDDL

Les zadistes ? Mais qui sont ces gens ? D'où vient ce terme ? Voilà quelques temps déjà qu'il résonne de-ci de-là dans les médias, mais on ne comprend jamais trop à qui ils font référence. On en garde d'ailleurs souvent une sorte d'image d'activiste éco-terroriste un peu fou. Moi, ce n'est pas exactement ce que j'ai vu quand j'ai décidé d'aller à leur rencontre, il y a deux ans...

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Après mon témoignage sur la manifestation du 19/11 place de la République à Paris, j'ai pensé qu'il serait bon de republier un témoignage sur mon expérience à Notre Dames des Landes. Voici mon récit retranscrit tel quel, sans modification. Bonne lecture !

"Notre Dame des Landes : des nouvelles du front !
On a tout vu, on a tout entendu. On dit qu’il y vit des terroristes, des squatteurs, des casseurs, des marginaux dont notre société se passerait bien. Les médias de masse contredisent les médias alternatifs et vise versa, j’ai donc décidé d’y aller, et de me faire ma propre opinion. Voilà le récit de ce que j’y ai découvert.


Le pays Nantais est magnifique. Les marais, le bocage, les forêts, l’air marin tout proche… La nature est resplendissante, il fait bon vivre dans cet environnement. En approchant de ma destination, je sais que je pédale vers un lieu qui a un passé très combatif. De grands panneaux bordent les routes les plus fréquentées alors que nous sommes à quelques dix kilomètres du village. « Vinci dégage »  Les routes en bitume foncées sont taguées de blanc « A380 oui, à Orly ». Plus on se rapproche, plus on ressent la mobilisation locale toujours prête à repartir. Une fois arrivée au cœur du village, un monsieur nous indique le chemin de la ZAD (zone d’aménagement différée, site de construction du futur aéroport, rebaptisée zone à défendre) « Vous ne pouvez pas vous tromper » dit-il.Confiante, je repars et continue mon chemin. Effectivement, l’erreur est difficile à commettre, les panneaux de signalisation sont tagués, et nous indiquent généreusement le chemin de la ZAD. En cas de doute, on peut toujours se fier aux inscriptions sur le sol, aux divers flèches et panneaux sur les habitations. « Bienvenue en zone libre » Je passe devant de vieilles fermes, où vivent cochons et vaches, des potagers bordent ce qui semble être des jardins. Quelques personnes sont affairées à s’occuper de l’exploitation agricole. Je continue ma route, ne voulant pas déranger. Des cabanes sont dispersées ça et là, au bord de la route, entre les arbres, au milieu des champs. Ces petites constructions éphémères nous renseignent sur leur degré d’avancement : en bois, en tôle, avec des bâches de plastiques, certaines sont abandonnées, d’autre sont habitées temporairement, ou de manière permanente.
Je passe devant la ferme de Belle Vue. A ce moment j’ignore encore son histoire. L’agriculteur qui logeait et travaillait ici a fini par céder son exploitation à force de pression. Depuis quelques temps, les voisins guettaient son départ. Au moment même où il est parti, un occupant à eu la bonne idée d’appeler EDF pour reprendre le contrat du fermier à son nom. La démolition d’un bâtiment où il y a toujours de l’électricité est illégale, ce qui a permis de gagner du temps. Dans les deux heures qui ont suivies, quelques centaines de personnes occupaient l’espace. Les agriculteurs voisins ont apporté leurs animaux pour le repeupler dans toute sa diversité, et quelques tracteurs bloquaient l’accès aux forces de l’ordre.


J’observe de loin les cochons qui grattent la terre et continue ma route. Après un chemin plus que boueux, de nombreuses flaques d’eau et un effort physique conséquent, j’arrive à la Chat Teigne, lieu d’accueil principal des nouveaux arrivants. Je rencontre ici deux jeunes hommes. L’un d’eux me dit d’un air désolé : « on devait faire sauter un Mc Do aujourd’hui, mais on n’a pas pu » J’avoue que j’ai un peu flippé… Je n’ai pas continué la discussion avec ce garçon, ne sachant pas trop s’il plaisante ou non. Dans le doute, j’ai préféré ne pas connaître la réponse à cette interrogation. L’autre m’a expliqué très clairement l’état actuel de la situation.
Il y avait de recensé ce jour là sur la ZAD environ 130 individus, établis dans un grand nombre de lieux différents. L’ampleur des événements atteint l’an passé a attiré beaucoup de monde sur le site, d’origine et d’idéologie très différentes les unes des autres (Rappelons que le mouvement contre l’aéroport de Notre Dame des Landes compte plus de 200 groupes de soutiens en France et à l’étranger). On retrouve par exemple des communistes, des anarchistes, des skinheads, des féministes, des écologistes, etc. Chacun a une bonne raison de se trouver là. La diversité est telle qu’il est très difficile pour ces différents groupes de s’entendre entre eux. De plus, se sont détachés des sous groupes par affinités qui rassemblent ou non des gens de la même idéologie. Je me trouvais en présence d’un anarchiste et d’un skinhead qui aimaient s’insulter et se moquer l’un l’autre pour leurs croyances, mais qui finalement étaient vraiment de bons amis. Il semble que la nouvelle ère qui souffle sur la ZAD soit celle de l’apprentissage du savoir vivre ensemble et de la tolérance.
Mon hôte m’invite à entrer dans la cabane, où il y a de l’électricité et même internet. On m’offre un thé. Je demande alors ce qu’ils font de leurs journées, comment ils se nourrissent, j’essaie de comprendre comment ils survivent au milieu de ce bocage.
Les agriculteurs locaux qui ont été expropriés, mais qui ont décidés de rester (en toute illégalité) ont vu leur résistance face aux forces de l’ordre se solder par une victoire. Cela n’aurait pu en être ainsi sans l’aide de ces centaines, de ces milliers de personnes qui sont venues apporter main forte. Parmi eux, certains sont restés. Parce qu’ils n’avaient nul part d’autre où aller ou pour maintenir la lutte, une fois encore, chacun a sa raison. L’important est qu’ils habitent désormais ici, et assurent ainsi la pérennité du combat, qui ne doit jamais faiblir face à l’ennemi toujours plus avide d’argent et de bitume. Les paysans ont donc décidé de contribuer à la survie de ces nouveaux résistants dans le bocage. Par exemple, une ferme propose ses produits à la vente en prix libre. C’est-à-dire que l’on donne ce que l’on peut. On peut ne rien donner, ou contribuer au triple de la valeur réelle de la marchandise. D’autres exploitations cèdent volontiers de la nourriture contre une aide ponctuel ou régulière. Des amis ou habitants du coin aident également au ravitaillement. Les occupants ramassent du bois pour le feu cet hiver, travaillent à consolider leurs constructions, à cultiver un potager, à nettoyer les lieux, à entretenir des voies à travers la ZAD pour pallier à la boue. Certains y construisent même leur maison. Ici, on appelle cela de l’autogestion. Régulièrement, des assemblées générales ont lieu quelque part.  Cette semaine, c’était pour discuter de l’intervention sur la ZAD des « ennemis » qui sont venus extraire les espèces protégées pour les déplacer. Il fallait irrémédiablement discuter de la situation, cela annonçant très certainement une intervention des forces de l’ordre imminente.
En poursuivant mon voyage, je rencontre une agricultrice vivant à quelques kilomètres de Notre Dame des Landes. Reconnaissable pour sa position face à la situation grâce aux nombreux stickers collés sur sa voiture : «Aéroport NON ! » Elle était à Belle Vue ce jour là pour empêcher la démolition de la ferme. Elle a apporté deux de ses moutons avec elle. Ils sont restés là bas quelques temps, mais elle les a finalement repris. Depuis, selon elle, le mouvement s’essouffle. De son côté, la vie privée et professionnelle ne lui a pas permis de continuer à soutenir la lutte de façon régulière. Mais malgré tout, elle fait toujours partie du fil rouge, et les deux premiers numéros de son répertoire téléphonique restent celui de l’avocat et du médecin qui aident les zadistes. L’existence de ce téléphone rouge permet de renforcer la résistance en cas de trouble. Quelqu’un de la ZAD appelle des personnes intérieures et extérieures, qui elles mêmes vont appeler d’autres personnes, et ainsi de suite. En l’espace d’une heure ou deux, ce sont au moins deux cents personnes supplémentaires qui peuvent affluer sur le site. Madame l’agricultrice répondra toujours présente.

Elle pose un petit bémol. Ce qui l’ennuie, c’est la toute petite minorité présente sur la ZAD qui est là pour « bouffer du flic ». Le constat est là, dans la plupart des manifestations, on trouve toujours quelques rigolos (souvent pas drôle du tout) pour exprimer une forte violence. Notre Dame des Landes ne fait pas l’exception. Cela dit, elle préfère concentrer son attention sur les nombreuses personnes qui prônent la désobéissance civile, ou qui enseignent comment résister de manière pacifique. Même si les fauteurs de trouble sont les plus mis en avant par les médias de masse, ici, ils sont mis à l’écart, et peu écoutés lors des assemblées.
Le weekend end du 23 novembre avait lieu un weekend spécial pour replanter des arbres sur la ZAD. Samedi soir était organisée une petite fête, à dominance paysanne, sous la grange de Belle Vue. Des groupes de musiciens étaient là pour mettre l’ambiance, la nourriture en vente était à prix libre, la bonne entente générale était de mise. L’alcool vendu, lui, était à prix fixe, ce qui n’a pas évité à certains de finir en caleçon. Bref, ce fut très bon enfant.

En se baladant sur les chemins de cette Zone à Défendre ce soir là, on rencontre toute sorte de personnes, comme deux jeunes autostoppeurs venus de Poitiers, en quête d’une place dans ce monde, qu’ils n’ont su trouver au sein de cette société obsédée par la croissance. L’esprit de solidarité qui les a accueillis leur réchauffe le cœur malgré la difficulté de leur périple. Journée froide et pluvieuse, sac à dos de vingt kilo, nuit à venir probablement dans une tente…
Je quitte la ZAD en passant par la D281. Cette route est imprégnée jusqu’à l’os d’un combat, d’une lutte sans fin contre le monde de Vinci. Les résistants ont installé des chicanes sur une distance incalculable, au moins 5 km. Tas de pneus, cabanes plus ou moins bien évoluées, voitures (parfois brûlées), camions, et même de temps à autre des tranchées dans le bitume. Tout se passe comme si on ne voulait pas laisser passer les voitures. En faite, il semble que ce soit le but. Le dernier rempart qui empêche les forces de l’ordre d’intervenir, l’axe principal qui mène sur la ZAD est barricadé. Les pelleteuses n’y peuvent plus rien à ce stade, seul un tank pourrait libérer la voie. Le temps de parcours en vélo est démultiplié. J’avance doucement, prenant le temps de tout voir, de tout lire. Des messages sont inscrits partout. Je m’arrête devant celui-ci : « L’amour vaincra » Un émotion extraordinaire se diffuse lorsque l’on traverse le D281. Une guerre passée, une lutte toujours en cours, pour un avenir plus serein dans un rêve de paix.

Oui, on entend tout et n’importe quoi à propos de la ZAD. Et je dois dire, que pour y être allé, et avoir vu de mes yeux, on y trouve de tout et même parfois n'importe quoi.
Savannah Anselme, le 27 novembre 2013"

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