Je dois me préparer pour la prochaine manif...

Je dois me préparer pour la prochaine manif. La dernière fois pour le 1er mai je pensais être bien préparée. J'ai pourtant été blessé. Mais j'y retournerais.

Je dois me préparer pour la prochaine manif. La dernière fois je pensais avoir bien anticipé : un masque de laboratoire pour protéger mon nez et ma bouche, doublé d'une écharpe pour protéger ma tête, un chapeau et des lunettes parce qu'en plus, il y avait du soleil. Une bouteille d'eau de deux litres dans mon sac, des gâteaux. Au cas où on se serait retrouvé nassé pendant des heures. On aurait eu de quoi partager quelques vivre et en rassurer certains.

Mais ça n'était pas encore assez...

Une grenade assourdissante a explosé dans le bas de mon dos. Je n'ai jamais insulté la police, je n'ai jamais rien lancé sur un policier. Je savais qu'en me plaçant à l'avant du cortège je prenais des risques. Mais en tant qu'étudiante, il est presque de mon devoir de prendre ce genre de risque à la place des autres : les plus âgés, les plus jeunes, les enfants présents dans ce cortège... Ce n'est pas à eux de risquer de se faire gazer par la police. Car jusqu'ici, tout ce que j'avais jamais reçu malgré mon pacifisme c'étaient les coups de matraque et les gaz lacrymogène. Ce jour du 1er mai ce fut une grenade.

Ma blessure n'est pas très grave. Je n'ai pas eu besoin d'aller à l'hôpital. Mais elle a été suffisamment douloureuse pour que je sois contrainte d'abandonner mes camarades avant la fin de la manif, contrainte de rentrer chez moi en boitant, terrorisée à l'idée qu'il y ait prochainement des morts, terrifiée par l'image de tous ces blessés graves ensanglantés auxquels les secours ne pouvaient accéder.

Je crois que si je ne parvenais pas à écrire depuis dimanche, c'est à cause de la culpabilité. Coupable de naïveté. Puis coupable de desertion. Je reviendrais. J'y retournerais. Je serais prête cette fois. Ni naïveté, ni desertion. Uniquement du calme et de la determination. Je ne suis pas violente, mais je ne suis pas non plus le Christ. Je ne tendrais pas la joue gauche.

Alors on en est là, en France. Avant d'aller manifester je me fabrique une pancarte blindée pour faire un bouclier, je cherche un casque plus sécurisant que celui de mon vélo, je me demande si je prends les protections pour les rollers... Tout laisse penser que je vais faire la guerre avec cet attirail ! Il n'en est rien. Je vais simplement défendre mes convictions et tenter de faire appliquer mes droits : liberté d'expression, liberté d'opinion, droit de manifester... Entre autres...

Qui donc continuera à prendre le risque de sa vie en battant le pavé à présent ? Nos convictions ne sont-elles pas plus fortes que leurs violences ? Oui, j'ai peur de retourner manifester, peur d'être à nouveau blessée, peur de mourir même parfois. Mais ma peur de voir la France sombrée dans un état d'urgence permanent où nos valeurs n'ont de sens que dans les livres d'Histoire, ma peur de voir notre patrie se transformer en Etat autoritaire et criminel construisant sa force sur la misère des plus faibles, ma peur de voir notre monde entier s'autodétruire pendant que nous restons spectateurs... Cette peur là est bien plus inquiétante. Plutôt mourir que de la laisser devenir réalité.

On vaut mieux que ça.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.