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Billet de blog 9 mars 2019

Faire des enfants quand notre monde s'effondre ?

Je n’ai pas toujours voulu faire des enfants, et en même temps, j’ai toujours rêvé d’en avoir. Faire des enfants en ayant conscience de la notion d'effondrement ?

Savannah Anselme
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Petite, ma mère me disait souvent que le monde était pourri. En grandissant, quand j’ai compris pourquoi elle disait ça (les raisons qui lui faisaient dire que le monde était pourri ne sont pas les mêmes que les miennes, mais passons) je lui ai demandé « Pourquoi tu as fait des enfants si tu savais déjà que le monde allait aussi mal ? »

Elle m’a répondu alors « ça peut faire des cadavres qui croulent sous leurs bombes ou des cerveaux pour ne pas qu’elles tombent » et elle a ajouté : « toi ma chérie, tu seras un cerveau. » Quelle pression elle m’a mis !!! Sans déconner, mais vous vous rendez compte ?? Juste faire en sorte de rendre le monde meilleur. A moi toute seule. Impossible. Alors j’ai eu peur que mes enfants me posent la même question un jour (même si j’étais ado et que je n’avais pas de petit copain, encore moins d’enfants). Aussi, j’ai cessé de vouloir en faire, par peur.

Puis, par accident, je suis tombée enceinte. Et j’ai avorté. Ça a été un vrai drame dans ma vie. Je l’ai regretté et ressassé pendant des années. En fait, malgré la peur, je rêvais toujours de devenir mère. Mais en même temps, je me remontais le moral en me disant « Ce n’est pas un monde dans lequel tu veux voir grandir tes enfants. »

Quand ma meilleure amie est tombée enceinte et a mis au monde sa fille aînée, j’ai été obligée d’avoir cette conversation avec elle. Comment elle arrive à tenir le coup jour après jour quand elle envisage l’avenir du monde dans lequel sa fille va passer sa vie ? Elle m’a dit qu’elle ne se posait plus la question à présent, puisque sa fille était là, il fallait bien faire avec.

J’ai envie depuis longtemps de dire « fuck » à la société et d’aller élever des moutons dans les Alpes. Mais ma vie ne prenait pas ce chemin, encore moins celle de mon conjoint. Nous, nous sommes des intellectuels, vous voyez ? Études supérieures, d’abord thèse de chimie pour mon conjoint, puis quelques années plus tard, entrée sur dossier à l’ENS Paris en sciences sociales pour moi. Non, ce n’était pas notre route. Et puis, comme un imprévu : je suis tombée enceinte. Ça a tout remis en question. Comme quoi, les bases sur lesquelles reposaient nos vies n’étaient finalement pas aussi solides qu’on le pensait. Elles ont fondu comme neige au soleil. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Dans quel but ? Les réponses à ces questions ne seraient plus jamais les mêmes.

Ma fille est née en 2018. Et j’ai connu les moments les plus heureux de ma vie jusqu’à présent. J’ai aimé comme jamais je n’aurais cru qu’il était possible d’aimer. J’ai découvert l’amour inconditionnel. L’amour pur, sans filtre, inarrêtable. Je n’avais jamais imaginé qu’il serait possible d’aimer à ce point un être dont on ne peut même pas être certain qu’il nous aimera en retour.

Cet amour est devenu une énergie inépuisable qui a soulevé des montagnes. Car je ne suis pas la seule à aimer cette enfant et à vouloir le meilleur pour elle (ou en l’occurrence, le moins pire ?). Ça a bouleversé la vie de ma famille, celle de mon conjoint, la mienne, celle de ma mère, celle de mes beaux-parents… Nous avons tous entrepris de grands changements, ma mère, par exemple, vend sa maison et part avec nous s’installer à la campagne.

J’ai abandonné l’ENS. J’ai choisi de faire mon master par correspondance pour pouvoir m’occuper de mon bébé. Son papa s’est vu plongé dans une profonde introspection qui a abouti à lui faire abandonner son aspiration à faire carrière dans la recherche. Nous avons fait converger nos chemins de vie sur une nouvelle voie que je n’espérais plus. Nous allons nous installer au cœur de la campagne pour construire notre maison et accomplir plusieurs objectifs concrets. Parvenir à une certaine autonomie alimentaire en s’insérant dans un réseau local, à une autonomie énergétique aussi. Être indépendant sur notre consommation en eau. Et beaucoup d’autres choses encore.

Parce que cet amour a été un véritable électrochoc, il a provoqué chez nous une transformation extrêmement rapide dans nos projets de vie et je ne pense pas que nous en serions là aujourd’hui sans elle. Il est tellement plus facile de remettre à plus tard ce genre de changement, ou de basculer dans un état de semi-déni, semi-espoir qui entretient la routine, et inexorablement, l’inaction sur le long terme.

Mais tout cela n’est peut-être qu’une forme de dissonance cognitive qui vise à me faire accepter ce que je m’étais promis un temps de refuser : avoir des enfants. Parce qu’on compte bien évidemment lui faire un petit frère ou une petite sœur afin qu’elle soit toujours accompagnée dans les épreuves qu’elle devra traverser tout au long de sa vie, qu’on lui souhaite longue, heureuse et épanouie.

Je ne dis pas qu'il faut faire des enfants afin qu'ils nous motivent à évoluer. Car, comme je l'ai souligné, ce n'était pas prémédité. Je dis que faire des enfants n'est pas nécessairement un choix d'irresponsables égoïstes.

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