Comment on en vient à braver l'interdiction de manifester

Des manifestations, j'en ai fait beaucoup pour une fille de 24 ans. La première fois, c'était en 2007, puis ensuite tous les ans jusqu'à la dernière, le 29 novembre 2015. Comment en vient-on à braver les interdictions ? Comment en vient-on à devenir des désobéissants ? Sommes-nous aussi irréfléchis que de nombreux médias aiment le proclamer ?

 Les manifestations auxquelles j'ai participé

 J'en ai fait beaucoup des manifestations. La première fois, c'était en 2007, j'avais 16 ans, classe de première S dans un lycée de banlieue parisienne. On protestait contre les suppressions de poste dans l'enseignement supérieur. A 35 élèves par classe, ce n’était pas évident d'avoir de bonnes conditions d'enseignement. Alors avec des profs en moins, ça voulait forcément dire qu'on allait avoir des classes avec de plus en plus d'élèves !
En 2008, mais toujours en classe de première, j'ai participé avec d'autres amis lycéens aux mouvements étudiants de protestation contre la LRU, cette réforme du système universitaire qui a finalement été adoptée, ce qui a causé la ruine de nos universités aujourd'hui surendettées.
En 2009, nous étions près d'un million de personnes à La Bastille pour protester contre la politique de Nicolas Sarkozy. L'une des manifs les plus mémorables auxquelles j'ai participé, il y avait de tous les métiers, de tous les âges, de toutes les couleurs de peau. Mes amis et moi n'avons pas pu bouger de la place de la Bastille pendant trois heures, bien que le cortège soit déjà arrivé à République. Il y avait trop de gens.
En 2010, j'ai foulé les pavés avec quelques amis étudiants pour protester contre le recul de l'âge des retraites. Même si je n'ai jamais considéré qu'un jour moi même j'y aurais droit, j'ai voulu défendre ce système de solidarité pour lequel je sais que mon grand-père et son père avant lui, et peut être même son père encore avant lui, se sont battus.
En 2011, je n'ai pas pu participer au mouvement des Indignés. Alors pour me rattraper, je suis allée manifester contre la politique d'austérité en Europe.
En 2012, j'ai manifesté pour soutenir le mouvement des carrés rouges au Canada. Il s'agissait d'un mouvement étudiant d'une ampleur spectaculaire, pour lutter notamment contre l'augmentation des tarifs à l'Université.
En 2013, j'ai usé les pavés de Paris à force de tantôt protester, tantôt apporter mon soutien : Soutien à la Grèce en difficultés économiques, sociales, politiques, et même sanitaires. Soutien envers la légalisation du mariage homosexuel. Protestation et dénonciation des agissements de l'entreprise Monsanto lors d'un événement mondial. Il s'agit d'une firme géante anciennement de l'industrie chimique, qui après la guerre s'est convertie dans l'agroalimentaire (ou comment l'agent orange bombardé au Viêt-Nam a fini par être pulvérisé sur nos légumes - version simpliste cela va sans dire). En 2014, j'ai de nouveau participé à cette manifestation mondiale contre Monsanto qui se trouve être aussi le premier fournisseur d'OGM et de pesticides au monde. Cette année là, j'ai aussi manifesté mon soutien au peuple palestinien qui se faisait bombarder à Gaza et ailleurs. J'ai marché pour la première marche mondiale pour le climat en septembre 2014. Il y a aussi eu le défilé pour s'opposer à la construction d'un ski dôme à Gonesse (95).
En 2015, j'ai foulé les pavés à de nombreuses reprises avec Alternatiba, dont le slogan résonne toujours dans ma tête "Changeons le système, pas le climat !"
Et dimanche 29 novembre 2015, j'ai participé au rassemblement interdit place de la République à Paris.


Comment j'en suis venu progressivement à accepter de franchir la limite de la légalité

La première fois que j'ai franchi les limites de la légalité, c'était à cette manifestation de 2010 pour lutter contre la réforme des retraites. Une fois le cortège arrivé à destination, j'avais ce sentiment amer d'une énième manif' pour rien. Un groupe assez important et difficile à estimer cinq ans après, de 100 à 300 personnes, s'est dirigé vers une rue adjacente pour porter le message de la manifestation jusqu'à l'Assemblée Nationale. Cette partie du défilé avait été demandé par les organisateurs mais refusé par la préfecture. Nous n'étions donc pas autorisés à nous diriger dans cette rue, c'est pourquoi un barrage de CRS nous bloquait l'accès.
Je me revois crier à plein poumons contre eux pour qu'ils nous laissent passer, assez naïvement. Je me revois encore faire silence pour mieux regarder les autres insulter la police. Certains portaient des masques et des cagoules. Ils ont lancé des projectiles sur la police ce qui a eu pour effet deux choses :

 - Une partie des manifestants a pris peur et a voulu quitter la rue en fuyant en arrière.

 - Une partie des personnes cagoulées a retiré son masque puis a plaqué au sol d'autres personnes cagoulées. C'est la que j'ai réalisé que la moitié des haineux qui proféraient des injures contre les CRS étaient en fait des flics.

J'ai eu peur d'être assimilée à ces gens violents, il y avait un policier en civil juste derrière moi. J'ai voulu, moi aussi, quitter la rue pour rentrer chez moi. Mais pendant que toute notre attention se portait sur le cordon de CRS devant, nous ne prêtions pas attention aux autres CRS arrivés derrière nous pour nous prendre en sandwich et nous bloquer dans la petite rue. Le piège s'est refermé.
Je n'ai vu aucune violence de la part de la police ce jour là. Ils nous ont simplement privés de notre liberté de circulation (ce que j'ai alors vécu comme une forme de violence) le temps que la manifestation sur la place derrière se dissolve. Dans notre piège avec barrière humaine et plexiglas, chacun essaie de négocier à sa manière avec la police. Les mineurs sont autorisés à partir, les autres restent confinés dans la rue, moi y compris. Finalement, ils nous ont laissé repartir au compte-goutte, pour ma part au bout d'une heure. Leur mission a été accomplie sans trop d'accros. Ils ont dispersé la manif'.

La première fois que j'ai été directement confronté aux services de renseignement, c'était non pas en manifestation mais à une Gratiferia (ou marché gratuit) place de la République en 2013. Une assemblée populaire était organisée, les citoyens et membres d'association pouvaient tous prendre la parole les uns après les autres pour diffuser leur message. Il y avait un petit stand d'une association de solidarité envers les palestiniens. Des hommes sont arrivés et ont saccagé l'étale. Je me souviens qu'ils ont pris leurs flyers. C'étaient des gens d'extrême droite apparemment. Alors qu'ils étaient en train de troubler notre petite réunion, un peu plus loin, près d'une voiture, il y avait deux ou trois personnes qui nous surveillaient et nous prenaient en photo. L'un d'entre eux est allé prendre les identités de quelques participants à la Gratiferia, dont, bien sûr, les membres de l'association de soutien à la Palestine. Je crois qu'ils ont été fichés. Les vandales quant à eux, sont repartis sans se voir inquiétés par ces policiers en civil.

La première fois que j'ai subi l'interdiction d'une manifestation, c'était à l'été 2014. J'ai beaucoup suivi les événements passés et actuels entre Israël et la Palestine depuis la Gratiferia de 2013. Je tenais à protester contre la politique de nos dirigeants qui soutiennent Israël, état colonialiste et ségrégationniste. Mais le rassemblement n'a pas été autorisé. Après une très longue réflexion, j'ai décidé de ne pas m'y rendre.

Les pouvoirs publics n'aiment vraiment pas les associations, les organisations et les citoyens qui dénoncent ce que subit le peuple palestinien. Le scandale est beaucoup trop énorme pour être assumé. On préfère faire taire les protestataires, ou pire encore, les faire passer pour des imbéciles. Certaines personnes, certains médias, certains politiciens essaient de nous faire croire que la cause des conflits au Moyen Orient est religieuse. Musulmans et Juifs ne s'aiment pas, ce serait aussi simple que cela. Un conflit avant tout religieux.
Il n'en est rien. Ce prétexte sert plusieurs causes :

- Créer la confusion dans l'opinion publique

- Diviser les peuples

- Victimiser les juifs israéliens. Juifs qui dans leur Histoire récente ont été pourchassés pour leur appartenance religieuse.

Le fait est que les violences commises à l'encontre des palestiniens n'ont d'égal nulle part ailleurs sur la planète. Et cela se fait dans le déni le plus total des accords internationaux. L'ONU ferme les yeux, et la France renforce ses échanges économiques avec Israël.

Alors oui, j'ai eu peur de me rendre à cette manifestation où les gens risquaient d'être sacrément remontés. Et j'ai bien fait. Il y a eu affrontements, violences, etc.
En revanche, je suis allée à Paris une semaine plus tard pour les mêmes raisons, mais cette fois, la manifestation était légale. Et il n'y a eu aucun problème. Ni violence, ni affrontement.


Sur l'interdiction de manifester le 29 novembre 2015 à Paris

La manifestation du 29 novembre était prévue depuis des mois, la communication autour de cette marche, d'une ampleur jamais vu (pour moi en tout cas !). Le nombre d'événements protestataire en marge de la COP21 était exorbitant. Les mots d'ordre ? Dénoncer cette mascarade, mettre l'opinion publique de notre côté, faire comprendre au monde que le réchauffement climatique s'aggravera tant que nous continuerons à vivre dans le système ultra-consumériste et néo-capitaliste actuel. La manifestation du 29 novembre devait porter un message fort au monde entier. Il s'agissait aussi d'un message porteur d'espoir : Si nous, citoyens, nous mobilisons, alors le monde a peut être une chance de rester viable encore quelques temps pour nous, êtres humains.

Il va sans dire que François Hollande et son gouvernement ont interdit les manifestations à Paris pour de fausses raisons.

Depuis les attentats, ils nous rabâchent les oreilles avec la peur et l'émotion en boucle à la télé, à la radio, partout. Aucune analyse journalistique basée sur des faits aux heures de grande audience. Aucune tentative pour comprendre le terrorisme, ses origines, son évolution, ce qu'il en est réellement. Non, au contraire, diabolisation et déshumanisation de l'ennemi. Attention ! Je ne dis pas qu'il faut justifier ces actes qui ont tué des gens innocents. Je dis qu'il faut chercher à comprendre le pourquoi du comment ces "terroristes" en sont venus à agir de la sorte. Car ce ne sont pas des fous privés de toute capacité de réflexion. (Pour preuve, ils sont plutôt bien organisés pour des écervelés, non ?)

Vous voulez que je vous dise pourquoi on n'aborde pas ces questions là dans les médias de masse aux heures de grande audience ?

La réponse est toujours tristement la même. Notre pays est allié avec les Etats-Unis et Israël, deux Etats-terroristes qui tuent par milliers des civils à travers le monde. (Pour plus d'informations, rendez-vous sur Wikileaks, les affaires des drones, du soldat Manning, etc.) Et notre beau et grand pays démocratique, terre des droits de l'Homme finance et participe à des guerres à travers le globe pour asseoir sa domination économique. Je pourrais vous détailler toutes les fois où notre Etat s'est lui aussi comporté en terroriste, mais ce n'est pas le sujet, et la liste est bien trop longue (de la colonisation, à la décolonisation, ou encore plus récemment depuis les années 2000, guerre en Lybie, Afghanistan, etc.)

Les médias de masse sont avant tout au service de notre système économique, et non pas au service de nos dirigeants qui ne sont que de simples pions interchangeables. Ces médias n'ont donc aucun intérêt à se pencher sur l'origine et les causes de ce "nouveau fléau mondial" qu'est le "terrorisme".

Si la manifestation du 29 novembre a été interdite par craintes d'attaques terroristes, ils ont oublié de préciser à quel genre de terroristes l'Etat faisait allusion. Les pouvoirs publics auraient dû préciser que des militants et activistes écologistes sont sujets à des fiches S et sont considérés comme des terroristes. Ils ont oublié de préciser que certains écologistes, sous couvert de l'état d'urgence (lui même en place pour lutter contre le terrorisme), ont été perquisitionnés, assignés à résidence, placés en garde à vue... avant le 29 novembre.

François Hollande savait qu'en interdisant cette manif', il y aurait des violences qui décrédibiliseraient le mouvement tout entier. Comment ? Et bien comme on l'a vu, lorsqu'un rassemblement illégal à lieu, il y a presque toujours des violences. Soit elles ont lieu quand les CRS reçoivent l'ordre de disperser la foule, soit quand les manifestants veulent passer de l'autre côté d'une barrière de CRS. Finalement "qui c'est qu'a commencé" on s'en fiche un peu. Le résultat est toujours le même. Focus sur les violences (ça fat vendre du papier) Exit les messages portés par les mouvements (si en plus ils sont pacifistes, ça n'intéresse personne). C'est bien de dire qu'il s'agit d'une minorité violente. Triste de na parler que de cette minorité. Désespérant qu'on ne se souvienne que d'eux.

Je pense donc que François Hollande a interdit la manifestation car cela aurait mis sous le feu des projecteurs sur un mouvement citoyen d'une ampleur grandiose qui remet en cause non pas seulement sa politique, mais tout le système dans lequel on est inséré. Et François Hollande n'a été élu que pour une seule mission : pérenniser le système.

Savannah Anselme


(Cet article est la première partie d'un autre article que j'ai préféré publié séparément par soucis d'intelligibilité. Vous trouverez donc la suite ici : https://blogs.mediapart.fr/savannah-anselme/blog/301115/ce-que-jai-vu-de-mes-yeux-place-de-la-republique )

 

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