Journalistes, agissons maintenant

En Russie, quelque 500 personnes, essentiellement des journalistes ou des intellectuels, ont manifesté le 11 novembre à Moscou, dénonçant l’agression dont venait d’être victime le journaliste Oleg Kachine (1), et affirmant sur leurs banderoles : « Lorsqu’on tabasse un journaliste, on tabasse son lecteur ».

 

La Russie pointe à la 140ème place (sur 178 pays) dans le classement 2010 de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières (2). Mais la France ne peut guère se vanter de son rang : 44ème, juste derrière la Papouasie Nouvelle-Guinée, devancée par les pays du nord de l’Europe - toujours en tête - mais également par la Hongrie, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Mali ou l’Afrique du Sud. L’Union européenne continue de perdre des places et l’Italie, la Bulgarie ou la Grèce sont encore plus mal positionnées que la France. Les causes de ces résultats inquiétants : la violation du secret des sources, la convocation de journalistes devant la justice, la concentration des médias, les pressions exercées par le pouvoir politique sur les journalistes.

 

Le secret des sources non respecté

 

En France, la protection du secret des sources des journalistes a été renforcée par la loi du 4 janvier dernier (3). Suite à divers opérations policières avec interpellation, fouille et garde à vue de journalistes, on pouvait espérer que ce texte éviterait de nouveaux dérapages. Pourtant, les journalistes du Monde, de Mediapart ou du Point ayant enquêté sur l’affaire Woerth-Bettencourt et l’affaire de Karachi ont depuis constaté la disparition de leurs ordinateurs, fait l’objet de surveillance personnelle et téléphonique.

 

Dans son unique déclaration à ce sujet, Nicolas Sarkozy s’est déclaré « non concerné ». Quant à Bernard Squarcini, directeur de la DCRI, il a affirmé qu’il n’existait pas de « cabinet noir » chargé de surveiller la presse et que son service de renseignements n’était « ni la Stasi, ni le KGB ».

 

Peu importe que les vols d’ordinateurs ou autres opérations de surveillance aient été menés par des organismes de sécurité intérieure ou par certaines officines, téléguidées ou non. La suite donnée aux plaintes déposées pour vol par les journalistes concernés sera révélatrice de la détermination avec lequel les auteurs de ces infractions sont recherchés.

En revanche, deux enquêtes officielles ont été diligentées – l'une par la DCRI, l'autre par le parquet de Nanterre – afin de découvrir les sources des journalistes du Monde en consultant leurs « fadettes ». Le journal a porté plainte pour violation du secret des sources, et s’est vu opposer le secret défense par la DCRI, obligeant le procureur de la République de Paris à demander la déclassification de ces documents.

 

Mediapart et Le Canard Enchaîné continuant à affirmer que ces opérations avaient été effectuées à la demande du président de la République, les répliques ont monté d’un ton. Bernard Squarcini et Claude Guéant ont déposé plainte contre Le Canard Enchaîné ; puis Claude Guéant a intenté une action en diffamation contre Mediapart, visant directement l’article d’Edwy Plenel : « Espionnage d’Etat des journalistes : Monsieur le Président, cela vous concerne ». L’objectif de ces actions est clairement d’impressionner les « sources » éventuelles et de porter atteinte à la crédibilité des médias et des journalistes.

 

Rien n’a pour l’instant été jugé sur le fond. Le dépaysement éventuel des procédures liées à l’affaire Woerth-Bettencourt, après un féroce combat de magistrats au tribunal de Nanterre, se décide cette semaine. L’affaire de Karachi est instruite par un juge du pôle antiterrorisme de Paris, qui s’est vu refuser par le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, la communication des auditions réalisées par la mission parlementaire sur cette affaire.

 

La liberté de l’information menacée

 

Ce mauvais film d’espionnage au scénario suspect provoque pour l’instant peu de réactions, que ce soit chez les politiques où même parmi les médias. Complaisance vis-à-vis du pouvoir, peur des représailles ? Pourtant, nous ne sommes pas en Russie…

 

Notre profession a déjà montré qu’elle savait se montrer solidaire, comme il y a quelques années avec Florence Aubenas et actuellement avec Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier. Alors, nous, journalistes, qu’attendons-nous pour nous mobiliser, pour soutenir nos confrères mis en cause, pour lancer des pétitions, pour alerter l’opinion publique, les intellectuels, les citoyens ? Qu’attendons-nous pour manifester contre les attaques menées contre notre profession ? Qu’attendons-nous pour défendre la liberté de l’information ? N’est-ce pas l’occasion de montrer que sans les journalistes, si souvent critiqués, certains scandales, certains abus, certaines « affaires », ne seraient jamais révélés, y compris en France ? N’est-ce pas l’occasion d’expliquer que porter atteinte aux droits des journalistes, c’est porter atteinte aux droits des citoyens, que défendre la liberté de la presse, c’est défendre les libertés publiques pour tous ?

 

(1) Oleg Kachine, journaliste à Kommersant, est dans le coma depuis son agression le 11 novembre dernier. Il avait enquêté sur un projet d’autoroute à travers une forêt des environs de Moscou. Plusieurs opposants à ce projet ont déjà été violemment agressés.Depuis dix ans, sous la présidence de Vladimir Poutine, puis de Dimitri Medvedev, 19 journalistes ont été assassinés en Russie, dont Anna Polikovskaïa en 2007. Depuis janvier dernier, 40 journalistes ont été agressés et 8 en sont morts. Les responsables de ces agressions n’ont jamais été retrouvés, la police et la justice enquêtant avec peu de zèle.

(2) http://fr.rsf.org/press-freedom-index-2010,1034.html

(3) Loi 4 janvier 2010 relative à la protection du secret des sources des journalistes, précise dans son article 2 : « Il ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si un impératif prépondérant d'intérêt public le justifie et si les mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au but légitime poursuivi. Cette atteinte ne peut en aucun cas consister en une obligation pour le journaliste de révéler ses sources. […] Est considéré comme une atteinte indirecte au secret des sources au sens du troisième alinéa le fait de chercher à découvrir les sources d'un journaliste au moyen d'investigations portant sur toute personne qui, en raison de ses relations habituelles avec un journaliste, peut détenir des renseignements permettant d'identifier ces sources. »

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