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Billet de blog 6 novembre 2025

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Le crocodile Shein : quand la misère fait la queue pour sa propre exploitation

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La fascination du crocodile

Ils étaient des centaines, parfois des milliers, à attendre devant les portes.
Certains ont fait la queue des heures, d’autres sont venus “juste pour voir”.
Les caméras ont filmé, les influenceuses ont souri, les médias ont commenté : “Succès populaire pour l’ouverture de Shein à Paris.”

Mais que voyons-nous, au juste ?

Une foule qui se réjouit de l’installation d’un prédateur économique.
Une population appauvrie qui court vers l’objet de sa dépossession.
Comme si, dans une savane asséchée, un crocodile venait s’installer dans le dernier point d’eau — et que les gazelles, fascinées, accouraient pour “voir à quoi il ressemble”.
Elles ont soif, elles ont faim, elles ont peur.
Mais elles viennent quand même. Parce qu’il n’y a plus rien d’autre.

La misère désirante

Shein ne vend pas des vêtements.
Elle vend des identités jetables à ceux qui n’ont plus les moyens d’en construire une durable.
Des identités faites de plastique, cousues par des mains invisibles à l’autre bout du monde, et livrées en 48 heures.

On se trompe lourdement en disant que ces consommateurs sont “stupides”.
Ils sont affamés.
Affamés de beauté, de reconnaissance, d’appartenance.
Ils consomment parce qu’ils n’ont plus d’alternative symbolique.
Dans un monde où tout s’achète, exister devient une transaction.
Et Shein s’est spécialisée dans la vente à crédit de l’existence.

La dépossession organisée

Le système a compris que la pauvreté matérielle engendre la pauvreté cognitive :
quand ton énergie est absorbée par la survie, tu n’as plus la force d’analyser la structure qui te broie.
Alors Shein offre une récompense immédiate à la fatigue du réel :
un t-shirt à cinq euros, un petit shoot de dopamine, une illusion d’existence.

Mais ce n’est pas un cadeau : c’est un piège.
Car chaque achat creuse le manque.
Plus tu consommes, plus tu te vides.
Ce n’est pas de la mode : c’est de la captation psychique.
Un système de dépendance émotionnelle où la frustration nourrit la consommation, et la consommation renforce la frustration.

Le cynisme systémique

Shein n’est pas une anomalie du capitalisme : c’en est la perfection cynique.
En exploitant des ouvrières payées quelques centimes de l’heure, elle permet aux consommateurs occidentaux précarisés de se sentir riches quelques instants.
Chacun y trouve son mirage, et tout le monde y perd sa part d’humanité.

C’est une machine à transformer le désir en dépendance, la misère en marché, la culpabilité en performance sociale.
Un engrenage où la planète s’épuise, où les corps s’usent, et où les consciences se taisent.

La file d’attente devant le gouffre

Ce n’est pas une inauguration, c’est une procession.
Des êtres en quête de sens s’offrant à la machine qui les vide.
Un peuple qui applaudit le crocodile venu s’installer à son point d’eau.

Alors non, ce n’est pas la stupidité qu’il faut pointer, mais l’ampleur du désespoir collectif.
Quand on a perdu le goût du lien, on se console avec un vêtement pas cher.
Quand on n’a plus d’avenir, on se réfugie dans la nouveauté.
Et quand tout s’effondre, le plastique paraît presque rassurant.

La question n’est pas : “Pourquoi ces gens sont-ils si stupides ?”
Mais : “Comment en est-on arrivé à ce que la misère fasse la queue pour sa propre exploitation — et qu’on appelle cela une ouverture de boutique ?”

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