Le Prix GouinCourt, créé pour célébrer la littérature lesbienne, s’ajoute à la longue liste des distinctions bien intentionnées : prix du roman gay, prix féminins, prix queer, prix afrodescendants, et tant d’autres. L’idée est compréhensible : dans un paysage littéraire encore largement hétérocentré, il s’agit de donner voix à celles qu’on a longtemps ignorées.
Mais je m’interroge : à force de vouloir reconnaître tout le monde, ne finit-on pas par ne plus reconnaître personne ?
Notre époque déborde de labels, de journées dédiées, de récompenses thématiques. Journée de la femme, du sommeil, du harcèlement, du pull moche, du chat… chaque cause réclame son instant de lumière, son hashtag, son trophée. Et à force de tout célébrer, on finit par s’épuiser.
C’est la loi de la saturation symbolique : quand tout devient exceptionnel, plus rien ne l’est vraiment.
Le risque, c’est que ces initiatives, pourtant sincères, finissent par tourner à vide. On célèbre plus qu’on ne transforme.
Regardons le prix du roman gay. A-t-il rendu la littérature homosexuelle plus visible ? A-t-il transformé la réception des œuvres, augmenté les ventes, ou élargi le lectorat ? Pas vraiment. C’est une jolie étoile qu’on colle sur son cahier, un autocollant symbolique — mais qui ne change rien au fond.
Les grandes avancées culturelles, elles, ne se sont jamais faites à coups de trophées, mais par des œuvres fortes, capables de s’imposer d’elles-mêmes, avec ou sans label.
Je comprends le besoin de reconnaissance : il est humain, vital même. Mais je doute des moyens qu’on lui consacre aujourd’hui. Cette frénésie de visibilité ressemble parfois à la quête d’un enfant qui court après le regard de ses parents, persuadé que l’amour ne vaut que s’il est vu.
Peut-être qu’il serait temps, collectivement, d’apprendre à vivre pour soi — sans réclamer en permanence l’approbation de l’autre.
On me dira que c’est mieux que de ne rien faire. Peut-être.
Mais parfois, ne rien faire, c’est déjà agir : laisser reposer le geste, laisser mûrir le monde.
Car à force de s’agiter pour exister, on risque d’oublier de vivre vraiment.