Le produit, c'est vous!

Il ne faut pas vous plaindre que les Gafam soient devenus des prédateurs de votre vie privée. Si vous révélez tout de vous sur Facebook et sur WhatsApp, soyez cohérents, ne descendez pas dans la rue pour manifester contre le passeport vaccinal. Ne protestez pas contre les lois « liberticides ». « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes »

Je le savais, mais l’enquête de l’émission « Envoyé spécial » m’a fait peur ! Vous le saviez, vous, que MM. Zuckerberg, Bezos et consorts vous espionnent jour et nuit ? Que Google, Amazon, Facebook, Apple et les autres savent tout de vous et qu’ils vendent vos données à des marchands qui vous inondent de pub. C’est pour ça que presque tout est gratuit sur Internet. Parce que le produit, c’est vous !

Bien sûr je l’avais remarqué, comme vous sans doute : quand je cherche sur Google une marque de chaussures ou une nouvelle imprimante, pop ! dans la colonne de droite, surgissent des tas de propositions commerciales.  Ça n’a rien de mystérieux, ce sont les algorithmes qui font leur travail.  Ils savent où j’habite, ils connaissent l’adresse de mon ordinateur, ils ont repéré mes recherches et ils les transmettent aux marchands qui leur versent de copieuses contributions.  C’est bien pratique, ça me fait gagner du temps, ça m’évite de courir les magasins.

Mais l’enquête d’Envoyé spécial m’a révélé bien d’autres choses que j’ignorais. MM. Zuckerberg, Bezos et consorts me pistent en permanence, grâce aux applications que j’utilise sur mon smartphone.  Je vais retrouver mes amis sur Facebook, je bavarde avec ma famille sur WhatsApp, je poste des photos sur Instagram, les fins limiers des GAFA ne me quittent pas d’une semelle.  Ils savent, à la seconde près, ce que je fais, où, avec qui et pendant combien de temps.  La journaliste française a demandé à consulter l’ensemble des données récoltées sur son compte.  Un chariot de documents, des centaines de feuilles à imprimer.  Tout y est : l’appel à sa copine, la recherche d’un frigo sur Google, l’achat du pain avec sa carte bleue, le bavardage sur Facebook, le selfie sur Instagram, la consultation de son compte en banque, le jeu vidéo sur Apple. On ne peut rien leur cacher, à ces gens-là.

Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien en faire, de toutes ces données ? C’est un trésor, qui vaut des milliards.  Chaque information à son prix :  vos habitudes de consommation, vos préférences culinaires, les endroits où vous passez vos vacances, les marques de vos vêtements, de vos chaussures, de votre TV et de votre voiture. Oh, pas grand-chose, quelques euros. Mais, comme nous sommes près de 3,5 milliards à utiliser Facebook, la société a engrangé 26 milliards de dollars chaque trimestre et a dégagé 9 milliards de profit.  Google a fait encore mieux, 18 milliards $ de bénéfices au premier trimestre.  Facebook et Google vivent de la pub numérique. Comme le monde est confiné, les entreprises qui veulent trouver des clients n’ont pas le choix, elles doivent accepter de payer cher leurs annonces.

Nous non plus, pauvres consommateurs, nous n’avons pas d’autres choix que de livrer nos précieuses données si nous voulons consommer, échanger, nous amuser.  Bien sûr, on peut vivre sans ordinateur, sans smartphone.  Personne ne nous oblige à acheter sur Amazon, à chercher des informations sur Google ou à échanger des photos et des opinions sur Facebook.  Bien sûr, on peut vivre sans réseaux sociaux.  Mais, comme vous sans doute, je suis accroc.  Je ne peux plus me passer de mon ordinateur et de mon smartphone, qui me permettent de communiquer avec le monde.

Mais alors, il ne faut pas vous plaindre que les GAFA soient devenus des prédateurs de votre vie privée.  Si vous révélez tout de vous sur Facebook et sur WhatsApp, soyez cohérents.  Ne descendez pas dans la rue pour manifester contre le passeport vaccinal. Ne protestez pas contre les lois « liberticides » qui veulent utiliser des algorithmes pour traquer les terroristes. Ne hurlez pas au scandale quand le fisc consulte Facebook pour dénicher les fraudeurs qui oublient de déclarer le catamaran devant lequel ils font un selfie ! Nous acceptons que notre vie privée soit monnayée par des entreprises géantes basées à l’étranger, mais nous refusons que nos gouvernements utilisent nos données numériques pour limiter nos libertés pour enrayer une pandémie qui tue des millions de malades.

Le célèbre prédicateur, l’évêque de Meaux Jacques Bossuet avait raison, quand il écrivait au XVIIe siècle : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes »

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