Délire administratif à la française

Avez-vous lu le "Décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire" ? Pas encore ? Allez-y, vous aurez une idée de l’infinie sagesse de l’administration française ! 8 titres, 57 articles,17 pages bien tassées, y compris les annexes. Un bon cru, digne du génie français. Signé par le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur et celui de la santé.

Les zélés fonctionnaires n’ont pas ménagé leurs efforts, ils n’ont rien oublié. Dans ce langage administratif, qui faisait déjà la joie de Courteline, ils précisent doctement : "Les établissements de culte, relevant de la catégorie V, sont autorisés à rester ouverts. Tout rassemblement ou réunion en leur sein est interdit à l’exception des cérémonies funéraires dans la limite de 30 personnes. L’obligation du port du masque ne fait pas obstacle à ce que celui-ci soit momentanément retiré pour l’accomplissement des rites qui le nécessitent. Comme disait l’autre : "c’est moi que je suis le prof de français qu’on vous a causé".

Vous en voulez encore. Lisez l’article 50, dispositions relatives aux soins funéraires : "Les défunts atteints ou probablement atteints du covid-19 au moment de leur décès font l’objet d’une mise en bière immédiate. La pratique de la toilette mortuaire est interdite pour ces défunts, à l’exclusion des soins réalisés post-mortem par des professionnels de santé ou des thanatopracteurs". C’est vrai, il n’y a pas de quoi rire !

Si vous avez aimé ça, l’attestation de déplacement dérogatoire, à remplir à chaque déplacement, va vous remplir de joie. J’ai particulièrement aimé : "Activité de plein air dans la limite de 3h et dans un rayon de 20 km autour du domicile : sport (individuel), promenade avec les membres de son foyer, promenade d’un animal de compagnie." Il a fallu que les médias prennent leur compas pour vérifier le rayon de 20 km ! J’imagine que les pandores chargés de vérifier ses attestations ont un compas dans l’œil pour attester que les conditions sont remplies. J’ai même lu qu’un promeneur qui avait présenté cette attestation a été verbalisé, car le policier a constaté qu’il n’était pas en tenue de sport ! Ce matin, je suis allé à la déchetterie de ma commune pour vider mon sac de végétaux. Je me suis gratté la tête pour savoir quelle rubrique était adéquate. J’ai fini par décider que c’était : rendez-vous dans un service public. Heureusement, je n’ai pas été contrôlé, car je n’avais pas rendez-vous !

Mais l’imagination des fonctionnaires et sans limites. En réalité, il existe trois attestations : celle dont je viens de vous parler, une attestation pour les déplacements professionnels et, enfin, une attestation pour les trajets scolaires. Les Français passent donc leur temps à remplir des attestations, "pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire". Le problème, c’est que faute de policiers, personne ne contrôle ces attestations. Comme beaucoup de décrets, celui du 29 octobre 2020 est inapplicable, et tout le monde le sait. De temps en temps, le gouvernement déclare que quelques milliers de contrevenants ont été sanctionnés d’une amende de 135 €.

La presse étrangère fait ses choux gras du délire administratif à la française. Dans aucun pays, on n’impose aux citoyens de remplir une déclaration lorsqu’ils vont faire leurs courses ou qu’ils consultent leur médecin. Lors du premier confinement, l’Italie et l’Irlande avaient bien imposé des formulaires. Ils y ont vite renoncé en constatant qu’ils ne servaient à rien. Mais la France, paradis de la bureaucratie, persiste. Lorsque des envoyés spéciaux interrogent des passants dans la rue en Allemagne, ceux-ci s’esclaffent lorsqu’on leur apprend que les Français remplissent des attestations dérogatoires de déplacement.

Et pendant ce temps, le président Macron et son dévoué premier ministre s’évertuent à expliquer aux Français que la fin du déconfinement n’est pas pour demain et qu’il faudra continuer à remplir les fameuses attestations. Mais, à chaque fois qu’une corporation montre les dents, le gouvernement recule et assouplit les conditions du confinement. Le vrai pataquès, c’est l’obligation de limiter à 30 fidèles le public des messes. Les musulmans, les protestants et les juifs l’ont accepté. Pas les catholiques. Leurs évêques ont donné de la voix, Ils ont même appelé à la désobéissance. François Bayrou, que Macron a obligeamment nommé haut-commissaire au Plan, a vendu la mèche : c’est lui qui avait fait cette proposition au président, mais il pensait que le chiffre 30 signifiait 30 % des places dans les lieux de culte ! Il faut croire que le Premier ministre signe n’importe quoi !

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