Foot : drame à un milliard

Pendant que le gouvernement essaye péniblement de rassurer les Français sur sa stratégie contre le virus, un drôle de drame à un milliard d'euros se joue en coulisses : l’avenir du football professionnel. C’est une affaire de très gros sous. Qui va payer les droits de diffusion télé pour financer les salaires délirants des stars du ballon rond et de leurs entraîneurs ? 

Le foot à la télé, ce n’est pas ma tasse de thé. Mais c’est un très gros business, qui pèse 8 milliards d’euros, qui fait vivre plusieurs dizaines de milliers de salariés. C’est un écosystème footballistique qui fonctionne de manière simple. La Ligue de Football professionnel (LFP) vend les droits de diffusion des matches pro à des chaînes privées et encaisse de l’argent pour payer les joueurs, les entraîneurs et les centres de formation. Les droits TV, c’est le baromètre de l’attractivité des clubs et la principale source de revenus des clubs. Quand vous êtes président d’un club de foot professionnel, l’important, ce ne sont pas les abonnements et la billetterie du stade, c’est l’argent que la ligue vous verse pour que les abonnés des chaînes sportives regardent votre équipe marquer des buts. 

Pendant des années, un flot d’argent a irrigué le foot professionnel. 639 millions d’euros par an entre 2005 et 2008 ; 727 millions entre 2015 et 2019 ; 1,2 milliard en 2020. Cette bienheureuse manne a permis au PSG d’acheter des stars et de leur verser des salaires pharaoniques : 3 millions bruts par mois pour Neymar, 2 millions pour Mbappé. 420 000 euros par mois pour leur entraineur, Thomas Tuchel. Depuis trois ans, la  poule aux œufs d’or s’appelait Mediapro. Un groupe espagnol dont l’actionnaire aurait un chiffre d’affaires de 2 milliards, une misère dans le monde du foot. Ça va, vous me suivez ? Le foot pro, ce n’est pas seulement des buts et des paillettes, c’est surtout une montagne de fric. 

Mediapro avait promis de verser 1,217 milliard pour diffuser 80% des matches de Ligue 1 et 2 sur sa chaîne Téléfoot. Pour se financer, Mediapro espérait vendre un abonnement à 25 euros à 3,5 millions de fans de foot. Un peu cher pour ne voir qu’une partie des matches de Ligue 1 et 2. Surtout que les accros du ballon rond sont aussi des champions du piratage ! En décembre, le fier Hidalgo avait été incapable de payer et il avait dû négocier son retrait. Ce fiasco a poussé le foot pro au bord de la falaise. 

Sans diffuseurs, sans les centaines de millions des droits TV, les clubs sont au bord du gouffre.  À cause de la pandémie et de la crise des droits télévisuels, les clubs s’attendent à perdre 1,3 milliard à la fin de la saison. Il a fallu, en catastrophe, lancer l’opération sauvetage du football français. Qui allait reprendre les droits TV de la LFP? C’est là que l’affaire tourne au drame ou plutôt au vaudeville financier. Les deux géants du foot TV sont les chaînes Canal+ du milliardaire Vincent Bolloré et beIN Sport du milliardaire qatari Nasser Al-Khelaïfi, patron du PSG. 

Tout ce beau monde a été prié par la Ligue de déposer une enveloppe avec son offre. Et là, patatras ! Canal+ et beIn Sports n’ont pas bougé. Officiellement, Canal+ conteste la procédure lancée par la Ligue. Mais, dans les coulisses, certains mauvais esprits murmurent que le Breton Bolloré a la vengeance tenace. Il n’a pas supporté que la Ligue lui ait préféré Mediapro, en 2018. Dans le monde du foot, les égos des dirigeants sont aussi gros que les salaires des joueurs ! D’autres clients sont intéressés. Notamment le directeur de Téléfoot, en son nom propre. Selon le quotidien L’Equipe, dont la rédaction est en crise, Amazon et le patron de la chaîne SFR/RMC Sport auraient passé le nez par la porte. 

Le marché des droits TV, c’est une partie de poker menteur. En eux-mêmes, ils ne valent rien. Ils ne dépendent pas  de la victoire ou du nombre de buts marqués. Leur valeur dépend de la féroce bataille à coup de centaines de millions que se livrent les opérateurs pour les acheter. C’est pourquoi Canal+ et beIn Sports ne présentent pas d’offre. Pas d’offre, pas de marché ! C’est la Ligue et les clubs qui héritent de la patate chaude. Ils se donnent 48 heures pour sauver les meubles. 

Mais ces généreux sponsors du foot ne sont pas des enfants de chœur. Ils veulent bien racheter les droits TV, mais pas à n’importe quel prix. Ils ont compris que l’époque des folies du stade, c’est fini ! Tout le monde sait bien qu’il faudra réduire la voilure : faire accepter une baisse des salaires des joueurs, qui représentent entre 40 et 70% des charges des clubs. Selon des experts du foot pro, les stars du ballon rond ne se rendent pas compte de ce qui se passe. Ils jouent devant des stades vides, mais ils touchent leur généreux chèque à la fin du mois. Leurs sponsors continuent à payer pour leur image et pour les produits dérivés hors de prix que s’arrachent leurs fans. Peut-être qu’ils réfléchiront, lorsque leur club sera en faillite. 

Et pendant que le feuilleton continue, on amuse la galerie avec les voyous de l’Olympique de Marseille, qui mettent à sac leur centre d’entraînement, ou l’entraîneur portugais qui veut donner son sac parce que les dirigeants ont acheté un joueur sans le prévenir ! Selon le dicton populaire : "Le football est un sport de gentleman pratiqué par des voyous". 

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