Sarkozy - la morale et l'argent

Un choc, une bombe, un tremblement de terre judiciaire ! Le monde politique et les médias n’ont pas de mots assez forts pour dire leur sidération : Nicolas Sarkozy condamné à trois ans de prison, dont un ferme pour "corruption et trafic d’influence" par le tribunal correctionnel. Un ancien président de la République condamné à la prison, c’est une première dans l’histoire française. 

Les attendus du jugement "sont secs comme un coup de trique", selon Le Figaro. Ils dénoncent un"pacte de corruption" de Sarkozy avec son avocat et à un magistrat de la Cour de cassation. Bien sûr, Sarkozy fait appel. Et la droite, unanime, dénonce la partialité du parquet national financier, la faiblesse des preuves et l’acharnement contre Sarkozy. Le ministre de l’Intérieur, ancien proche de Sarkozy, ose même affirmer son soutien à un homme condamné par la justice, sans que le Garde des Sceaux ne réagisse ! Le choc est rude pour ceux qui espéraient le retour de Sarkozy et qui rêvaient même d’en faire leur candidat à la présidentielle, en 2022. Dans un édito sévère, "Nicolas  Sarkozy dans le piège de la surenchère", Le Monde rappelle que "à chaque fois qu’il s’est trouvé acculé juridiquement, l’ex-président de la République a cherché à galvaniser ses troupes contre les juges, ce qui était une façon de se réarmer politiquement. Aujourd’hui, il récolte la monnaie de sa pièce."

Les Français n’ont pas oublié que Nicolas Sarkozy est un habitué des prétoires pour des affaires financières, depuis qu’il n’est plus protégé par son immunité présidentielle. Jusqu’à maintenant, il s’en était toujours tiré grâce au talent de ses avocats. Mis en examen pour "abus de faiblesse " dans l’affaire Bettencourt, il avait bénéficié d’un non-lieu en 2013. Mais les ennuis judiciaires de Sarkozy ne sont pas terminés. Le 17 mars, il comparaîtra pour des soupçons de financement illégal de sa campagne de 2012 par un système de fausses factures. L’agence de communication Bygmalion de son parti masquait le dépassement massif de ses dépenses électorales. Il est aussi mis en examen pour"corruption passive, recel de détournement de fonds publics et financement illégal de campagne électorale" et soupçonné d’avoir financé sa campagne de 2007 avec l’argent du dictateur libyen Kadhafi. Il est toujours poursuivi dans l’affaire des rétrocommissions lors de ventes d’armes au Pakistan, qui auraient financé la campagne de Balladur, dont il était porte-parole. La justice s’interroge aussi sur un virement de 500 000 € reçus d’un groupe russe d’assurance. Bref, Nicolas Sarkozy est tout sauf un politicien blanc-bleu !

Tout le monde sait que la politique a toujours des liens troubles avec l’argent. Il faut beaucoup d’argent pour faire campagne et être élu. Et la tentation est forte d’abuser de l’argent public et de trouver des soutiens illégaux. Un ancien président de la République, trois anciens premiers ministres et des dizaines de ministres ont été condamnés pour détournement de fonds, abus de biens sociaux ou fraude fiscale. Mais le cas Sarkozy est plus grave. Comme ancien président de la République, il était garant de l’indépendance de la justice. Or, dans toutes les procédures ouvertes contre lui, Sarkozy a toujours accusé les juges de mener un combat politique contre lui. Des juges qu’il avait traités de "petits pois". Mais ses attaques visaient surtout le Parquet national financier, institué après le scandale du ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, pour "traquer la grande délinquance économique et financière". Sarkozy avait accusé ses juges de "mener leurs missions en dehors de toute légalité". Des accusations très graves, comparables à celles de Donald Trump contre la Cour suprême aux États-Unis. Dans une interview sur BFM, Sarkozy était apparu écumant de colère, le doigt levé, pour accuser : l’état de droit cache un gouvernement des juges idéologiques. Ses soutiens défilent sur les plateaux de TV pour dénoncer un scandale, un complot, une justice gangrenée par le gauchisme culturel, une longue traque contre l’ancien président. Les magistrats régleraient leurs comptes. 

Personne ne nie que de nombreux magistrats sont proches de la gauche, idéologiquement. Le Syndicat de la magistrature, créé en juin 1968, avait appelé à voter contre Sarkozy. Il avait érigé un "mur des cons" montrant des personnalités publiques de droite. Sa présidente avait été condamnée pour injures publiques. Il y a toujours eu une guérilla entre les politiciens et les juges, quand ces derniers commencent à enquêter sur les magouilles financières. Depuis quelques années, les magistrats utilisent leurs armes juridiques et mettent en accusation les politiciens de droite comme de gauche pour prise illégale d’intérêt ou fraude fiscale. Alors, évidemment, les politiciens crient au complot, à l’exécution politique. Ils s’indignent d’être traités comme des délinquants. La garde à vue, imposée à tout suspect, leur est intolérable. Pour sortir de la sphère judiciaire, ils politisent le débat. Cela leur évite de répondre sur le fond. Dans ce bras de fer, Nicolas Sarkozy est passé maître. Le rapport de force a changé. Le vrai pouvoir, aujourd’hui, c’est celui de l’opinion, qui réclame la transparence et la moralisation de la vie publique. Jules Renard affirmait : "Il respirait l’honnêteté, mais il avait le souffle court". 

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