Napoléon, notre bienfaiteur?

Le culte français de Napoléon, dont on célèbre le bicentenaire de la mort, me laisse de marbre. Pour les Suisses, Napoléon, c’est le souvenir de la désastreuse bataille de la Berezina, en novembre 1812, où plus de mille de mes compatriotes ont laissé leur peau pour sauver l’empereur. Alors, rendre hommage au grand homme, non merci !

Le culte français de Napoléon, dont on célèbre le bicentenaire de la mort, me laisse de marbre. Le bicorne, les grognards, le tombeau aux Invalides, excusez-moi, ce n’est pas ma tasse de thé. Je suis Suisse, retraité en France. Et toutes ces cérémonies, ce folklore tricolore à la gloire du grand homme, cela ne me regarde pas. Pour les Suisses, Napoléon, c’est le souvenir de la désastreuse bataille de la Berezina, en novembre 1812, où plus de mille de mes compatriotes ont laissé leur peau pour sauver l’empereur. Alors, rendre hommage au grand homme, non merci !

Les historiens m’ont appris que la réalité était plus complexe. Neuf ans plus tôt, Napoléon a été le bienfaiteur de la Suisse. Mes chers compatriotes, attendez que je vous explique avant de vous étouffer ! En février 1803, le premier consul Bonaparte a rafistolé la Confédération helvétique en lui imposant l’Acte de médiation. L’Europe était en guerre, l’Angleterre avait rompu le traité de paix avec la France, elle bloquait le trafic maritime, elle avait formé une coalition avec l’Autriche et la Prusse pour s’opposer à l’expansionnisme de Napoléon, qui rêvait de créer un grand empire européen. Quatre ans plus tôt, les soldats révolutionnaires avaient envahi les cantons suisses et avaient renversé l’ancien régime. En 1798, le directoire français avait imposé aux cantons la République helvétique, calquée sur le modèle centralisé français. Un directoire, un Parlement à deux chambres, une cour de justice. Les anciens cantons et les communes étaient réduits à des régions administratives. La Révolution avait supprimé le pouvoir de l’aristocratie. 

Mais l’ordre jacobin, ça ne marchait pas. La Suisse était au bord du chaos, les défenseurs des idées nouvelles et ceux qui s’accrochaient à l’ancien ordre s’affrontaient dans une suite de soulèvements et de coups d’État. Le premier consul craignait que l’anarchie suisse ne menace la sécurité de la France révolutionnaire. Il redoutait une guerre civile dans un pays alpin au coeur de l’Europe, qui contrôlait les cols qui relient Paris à Milan et dont le trésor de Berne pourrait financer sa campagne d’Égypte. 

Napoléon a voulu forcer les Suisses à s’entendre. Il a écrit aux députés des cantons, qui étaient divisés et qui devaient négocier au cas par cas avec les sénateurs français désignés par le premier consul : "Votre pays ne ressemble à aucun autre. La nature a fait votre État fédératif, vouloir la vaincre n’est pas d’un homme sage". Il a imposé l’Acte de médiation, qui mettait fin à l’éphémère République helvétique. Le premier consul précisait : "Depuis la Révolution, vous vous êtes obstinés à chercher votre salut hors de France. Il n’est que là : votre histoire, votre position, le bon sens vous le disent. C’est l’intérêt de la défense qui lie la France à la Suisse".

Dans son préambule, l’Acte de médiation précisait dans le texte original : "Habitans de l’Helvétie ! Vous offrez depuis deux ans un spectacle affligeant ; des factions opposées se sont successivement emparées du pouvoir ; elles ont signalé leur empire passager par un sytême de partialité qui accusoit leur foiblesse et leur inhabilité. Dans le courant de l’an dix, votre Gouvernement a desiré que l’on retirât le petit nombre de troupes françaises qui étoient en Helvétie : le Gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d’honorer votre indépendance ; mais bientôt après, vos difiérens partis se sont agités avec une nouvelle fureur ; le sang Suisse a coulé par des mains Suisses".

Mais Bonaparte était un réaliste et un cynique en politique, comme le rappelle l’historien français Jean Tulard. D’accord pour renoncer au centralisme à la française. Mais pas sans contreparties. "Bonaparte ne l’avait pas caché : la Suisse, c’était avant tout un réservoir de soldats et le passage des cols alpins."La Suisse retrouvait "un fédéralisme moderne qui se substituait à « l’imbroglio juridique de l’ancien corps helvétique ». Mais l’acte arrime la Confédération à ce qu’on va bientôt appeler le Grand Empire". La Suisse comptait 19 cantons, qui envoyaient chacun un député à la Diète fédérale chargée de régler les affaires communes. Chaque année, un canton directeur, dirigé par un landaman, présidait la Diète. Mais, Bonaparte était le médiateur, qui arbitrait les différents. La Suisse était un pion stratégique dans la main de Bonaparte. 

Pendant dix ans, la Suisse avait profité de la paix confédérale et de la nouvelle économie, imposée par le blocus continental qui fermait les marchés européens aux produits anglais. Le commerce passait par Francfort, Milan et Strasbourg. L’Acte de médiation avait été aboli en 1813, suite aux défaites de Napoléon et à l’effondrement de son empire. Les cantons suisses avaient fini par adopter les idées nouvelles de démocratie, qui devaient conduire, en 1848, à la Confédération helvétique moderne. La Suisse avait retrouvé son indépendance, lors du Congrès de Vienne, en 1815, lorsque les vainqueurs de Napoléon lui avaient imposé la neutralité.  

Non, je n’irai pas encenser Napoléon comme Balzac : "Un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole et l’action". Je lui préfère cette belle maxime de Napoléon : “La bonne politique est de faire croire aux peuples qu’ils sont libres.”

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