Massilia la verte

Cicéron aurait mieux fait de tourner sept fois sa plume de roseau dans son encrier avant d’écrire que  Marseille « surpasse en sagesse et en science non seulement la Grèce, mais je dirais encore tous les peuples de l’univers ». Ce grand homme d’Etat, cet orateur célèbre, ce philosophe aurait certainement demandé la cigüe pour mourir en paix s’il avait dû subir la campagne électorale qui a fait tomber l’empereur Gaudin, maire de Marseille pendant 25 ans. 

Le vieux sénateur de 80 ans que ses ennemis appelaient l’ogre, le faux débonnaire, le mauvais génie, le monstre, a fini par quitter la superbe mairie sur le Vieux Port où il régnait en baron. Sa faconde et son accent à la Pagnol faisaient rire toute la France. Mais pas ses administrés, qui rappellaient sa désastreuse gestion, son incompétence, ses magouilles politiques. C’est la face sombre de Marseille : une ville rongée par la misère, le trafic de drogue, la violence, la corruption et le clientélisme. La Bonne Mère regarde de haut cette ville de tous les excès, que la France adore pour son accent, sa bouillabaisse, son pastis et sa pétanque. Jean-Luc Gaudin ne figurera pas au panthéon des grands hommes de Marseille, aux côtés de Fernandel, de Béjart, de Dubout, de Zidane. Il est sorti par la petite porte après avoir remis son écharpe à sa successeur.

A Marseille, les campagnes électorales ont toujours été de grands moments de mélodrames à la Pagnol : coups fourrés, votes achetés, alliances improbables. Pendant un quart de siècle, la politique, sur le Vieux-Port, c’était comme le foot au stade -vélodrome : ça se jouait avec des bulletins de vote et, à la fin, c’était toujours Gaudin qui gagnait ! Mais quand, il y a dix-huit mois, deux immeubles vétustes du centre ville se sont effondrés en tuant huit personnes, les associations de quartier se sont mobilisées contre le maire. Le Pacte démocratique a proclamé : plus jamais çà, non à Gaudin. Le vieux maire a fini par céder, il a annoncé qu’il ne se représentait pas et il a adoubé Martine Vassal pour lui succéder. Mais, à gauche, le Printemps marseillais a réuni une alliance hétéroclite entre collectifs citoyens, écologistes, socialistes, communistes  et partisans de la France insoumise. Pour gagner, ils ont choisi Michèle Rubirola, une médecin écolo très populaire, mais sans expérience politique. 

La campagne a été un mélange de Shakespeare et de comedia del arte : la droite a dénoncé le «péril rouge» et a fait de fausses procurations dans les Epad, en cherchant une alliance avec le Rassemblement national. La gauche s’est déchirée entre les egos de ses partisans. Après un premier tour catastrophique, la droite a retiré sa candidate et a présenté un vieux cheval de retour. Résultat : gauche et droite à égalité, les chevaliers noirs de l’extrême-droite en embuscade et une sénatrice ex-socialiste Samia Ghali en faiseuse de maire ! A Marseille, comme à Paris et à Lyon, ce ne sont pas les électeurs qui choisissent le maire, mais les conseillers municipaux. 

Le troisième tour de l’élection a atteint des sommets de combinazione. Les tractations ont duré des heures, avec deux tours de scrutin. Dans une belle indignation démocratique, le Rassemblement national a quitté la salle. N’écoutant que sa conscience, Samia Ghali s’est ralliée au Printemps marseillais « pour ne pas diviser les Marseillais ». C’est beau comme du Racine ! Marseille basculait à gauche et Michèle Rubirola pouvait tomber dans les bras de ses fans en délire. En promettant « une ville plus vite, plus juste et plus démocratique ». Tout ce que la France compte d’écolos chantait les louanges de la nouvelle maire de Marseille. 

Le problème de Michèle Rubirola, c’est qu’elle n’a qu’une courte majorité. La cavalerie de l’opposition n’attend qu’un faux pas pour débouler sur le Vieux Port et mener la vie dure à la nouvelle maire, qui devra apprendre vite le jeu de la politique. Espérons que le Printemps marseillais ne finisse pas comme les Printemps arabes ! Le romancier Gaston Leroux, né à Paris, avait raison : « Quand on est de Marseille, on est condamné à ne plus croire à rien ». 

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