Genève dans la galère

Il n’y a pas que les Français qui vivent des journée de galère. Les habitants de Genève vont aussi avoir leurs tramways et leurs bus supprimés, vendredi. Et, comme à Paris, la direction des transports publics conseille aux usagers d’ « anticiper ou reporter vos déplacements vendredi ». Quoi, les paisibles Genevois vont descendre dans la rue pour protester contre leurs maigres retraites et le mépris de leur gouvernement ? Eux qui touchent en moyenne une pension de 4000 euros par mois   ! Eux qui peuvent lancer un referendum ou une initiative contre les lois de leurs gouvernants ? Vous avez tout faux et vous ignorez tout des coutumes locales - ce que les Suisses alémaniques appellent des Genfereien, des Genevoiseries.

Non, le centre de Genève sera paralysé, vendredi matin, à cause du traditionnel cortège du Picoulet et l’après-midi,  en raison de « l’hommage aux victimes ». Le Picoulet, c’est le traditionnel cortèges des collégiennes et collégiens genevois. Chaque année, en décembre, des milliers d’ados costumés et grimés défilent dans les rues de la ville en braillant et en apostrophant les passants. Comme les Suisses ont le sens de l’ordre et la passion de l’organisation, la police donne les heures de départ de chaque établissement et l’heure d’arrivée au parc des Bastions. Elle précise même : « Nous vous tiendrons informé-e-s au fur et à mesure de la progression de ce cortège ». Ce n’est pas ce bon Monsieur Lallemand, le rude préfet de police de Paris, qui aurait ces égards pour ses concitoyens ! Autre pays, autres moeurs !

Le picoulet est une ronde du folklore romand. Il se danse à la manière de "Savez-vous planter des choux" : on tourne en sautillant pendant le refrain (Et voici comme l'on danse, Notre joyeux picoulet), puis on s'arrête pour chanter "Picoulet du doigt, du doigt... picoulet deux doigts, deux doigts". On met alors un index en avant, puis les deux. Et ainsi de suite avec les mains, les coudes... Chaque année, la liesse lycéenne provoque quelques débordements et un peu de vandalisme. Je le sais, je l’ai fait aussi du temps que j’étais jeune. Avec mes copains, j’ai balancé quelques poubelles en bas des escaliers de la vieille ville en gueulant contre les bourgeois ! La police tolère et encadre les troublions. Cela fait des photos pittoresques dans la presse locale.  

Mais la galère des Genevois, vendredi, ce sera aussi les embouteillages créés dans la vieille ville par l’hommage aux victimes. Depuis 417 ans, Genève célèbre la mémoire de ses vaillants aïeux qui ont péri en défendant leur République protestante contre l’attaque des troupes du très catholique duc de Savoie Charles-Emmanuel 1er, dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602, selon le calendrier julien.  Les soudards du duc ont voulu surprendre les Genevois en escaladant les murailles de la ville au moyen d’échelles en bois démontables. Surpris par une patrouille, ils ont été massacrés par les citoyens en armes qui les ont repoussés. La légende pieusement répétée raconte qu’une solide ménagère, la mère Royaume, a balancé une marmite de soupe sur la tête d’un Savoyard et que le réformateur Théodore de Bèze, sourd comme un pot, a découvert au matin les ennemis vaincus pendus. 

Chaque année, le 12 décembre, la société patriotique de l’Escalade organise un défilé au flambeaux en armes et en costumes du XVIIe siècle. Les figures mythiques du réformateur, des syndics, du bourreau, des gens d’armes, des paysans se pavanent à cheval ou à pied jusqu’à la cathédrale au coeur de la vieille ville. Et dans chaque famille, on casse avec un sabre la traditionnelle marmite de chocolat en proclamant : « Ainsi périssent les ennemis de la République » et en récitant les noms des 18 braves morts au combat.

Bon, d’accord, comparée à ce qui se passe en France, la galère genevoise, c’est du pipi de chat ! Je vous ai raconté tout cela pour vous faire oublier la vraie galère que vous allez vivre ce week-end à Paris et en province avec les grèves, les manifs contre la réforme des retraites et la politique du président. Les peuples heureux n’ont pas d’histoires, alors, il s’en inventent. 

 

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