La TV au pas cadencé

En France, le président Pompidou avait décrété que l’ORTF était "la voix de la France". En Suisse, l’UDC, le parti nationaliste et xénophobe, prépare une initiative populaire pour mettre au pas la SSR, qu’elle qualifie de média "gauchiste". Ça ne fait rire personne, car l’UDC est le premier parti au Parlement et il a les moyens financiers de ses ambitions. Le parti du milliardaire Blocher a la rancune tenace. Il n’a pas supporté que son initiative "No Billag", qui voulait abolir la redevance TV , ait été rejetée par 72% des voix en 2018.

Ce que l’UDC ne supporte pas, c’est qu’aucun de ses représentants n’ait été invité à un débat sur l’accord-cadre entre la Suisse et l’Union européenne, contre lequel le parti tirait à boulets rouges. Ce qui est effectivement une erreur professionnelle. Mais l’occasion fait le larron : l’UDC dénonce le "gauchisation" des journalistes de la TV publique, dont 70% se classeraient à gauche. Elle dénonce "une situation insoutenable pour un média financé par un impôt". Sa potion magique : inscrire dans la Constitution une redevance réduite à 200 francs et le principe que la direction, le conseil d’administration et les rédactions "reflètent le paysage politique de la Suisse". Comprenez qu’elle recrute des politiciens et des journalistes de droite. 

J’ai été journaliste pendant plus de trente ans à la TV romande. Je n’ai pas été engagé pour mes opinions politiques. J’avais d’ailleurs commencé ma carrière dans la presse de droite, mais je n’ai jamais été affilié à aucun parti. A ma connaissance, aucun journaliste de la SSR n’a été engagé pour son profil partisan. Parmi mes confrères, j’ai connu des gens de gauche, de droite, du centre et le plus souvent, sans opinion politique déclarée. J’ai toujours entendu ce reproche de gauchisme. Faire une émission sur l’avortement, sur Cuba ou sur les Palestiniens : gauchiste ! Donner la parole à Jacques Duclos, premier secrétaire du PCF : gauchiste ! Inviter Jean Ferrat à une émission pour les jeunes : gauchiste ! L’UDC voudrait que la TV n’invite que des politiciens de droite.  Elle prétend imposer ses représentants dans les émissions. Mais la SSR n’a jamais permis aux partis de dicter sa politique rédactionnelle. 

J’ai connu des TV politisées. Dans les années 60, le recrutement des journalistes de la RTBF, la TV publique belge, se faisait selon des quotas politiques. Pour être admis, un candidat était prié de révéler son affiliation partisane : chrétien-démocrate, socialiste, populaire. La TV publique italienne, la RAI, avait trois chaînes marquées politiquement, la une proche de la démocratie chrétienne, la seconde soutien des socialistes,  la troisième contrôlée par le parti communiste. Ce sont les partis qui règnent sur l’audiovisuel public et qui se répartissent les postes. Le correspondant de la RAI à Genève avait diffusé une interview que la SSR avait faite avec le célèbre journaliste américain Edgar Snow sur Mao, en précisant bien que ce n’était pas lui qui l’avait interviewé ! La Chine communiste, patate chaude ! Autre souvenir : j’étais dans le bureau de Jean-Pierre Elkabach, directeur de l’information d’Antenne 2, quand un assistant lui avait donné les noms des participants à un débat avec le ministre de l’Agriculture. Elkabach avait demandé si le ministre avait donné son accord. Quand je m’en étais étonné, le patron de l'info m’avait dit qu’il ne voulait prendre aucun risque. Autre pays, autres mœurs : je n’ai jamais demandé la permission d’inviter ou d’interviewer qui que ce soit. Et je n’ai accepté de directives que des responsables de la rédaction. Les pressions politiques sur les journalistes ont toujours existé. Mais, dans le climat exacerbé par la crise sanitaire, économique et politique, elles se sont accentuées. Les excités de l’UDC sont rejoints par la droite parlementaire. Le vice-président du parti libéral-radical a poussé un coup de gueule : "Le rejet de "No Billag a été interprété comme un blanc-seing pour faire de la propagande de gauche de manière délibérée". Il propose de renforcer les sanctions si un journaliste de service public enfreint les règles : "Un blâme la première fois, la porte, la seconde". Les partis de droite ne veulent pas seulement recruter les journalistes du bon bord, ils prétendent aussi licencier ceux qui leur déplaisent ! Lorsque les politiciens commencent à dicter les lignes éditoriales, la démocratie est en danger !  

L’attaque de la droite extrême contre la SSR ne tombe pas du ciel. Elle intervient au lendemain de la fin des négociations entre la Suisse et l’UE sur leurs relations et à la veille d’une consultation électorale passionnée sur la loi Covid et sur le terrorisme. La vaccination et les pouvoirs étendus du gouvernement fédéral divisent les partis. La défiance, la suspicion envers les autorités minent la cohésion nationale. Et le scandale récent d’abus de pouvoir au sein de la TV romande n’a pas amélioré l’estime des contribuables pour leur service public. Les commentateurs tirent à vue sur le Conseil fédéral, "un gouvernement de bric et de broc". Et les calculs politiciens ne sont pas loin. Les sept membres du gouvernement sont divisés et ils redoutent leur réélection, en décembre prochain. Des démissions sont possibles et l’équilibre politique est instable. Jeter de l'huile chaude sur le brasier, c'est la méthode éprouvée de l'UDC. 

Le regretté Guy Bedos avait lancé cet aphorisme que je partage : "Il y a des journalistes qui ont appris leur métier à l’école hôtelière. Ils posent les questions comme on passe les plats". 

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