Suisse : la marmite de la présidente

La nouvelle présidente de la Confédération helvétique a cassé une marmite en chocolat d'un coup d'épée en s'écriant, selon la tradition : "Ainsi périssent les ennemis de la République". Du folklore ? Bien sûr.

La nouvelle présidente de la Confédération helvétique a cassé une marmite en chocolat d'un coup d'épée en s'écriant, selon la tradition : "Ainsi périssent les ennemis de la République". Du folklore ? Bien sûr. Chaque 12 décembre, les Genevois célèbrent la victoire de l'Escalade, lorsque le duc de Savoie s'est cassé les dents, en 1602, sur cette forteresse du protestantisme. La nouvelle présidente de la Confédération a voulu y voir un symbole de la lutte de Genève pour son indépendance et un modèle pour son action à la tête du pays. Un symbole ? Les Suisses auraient pu y croire, si Micheline Calmy-Rey, la ministre suisse des Affaires étrangères, n'avait pas été aussi mal élue par le Parlement à la présidence pour un an.

Jamais, depuis 1919, un président de la Confédération n'avait été élu avec moins de la moitié des voix parlementaires. En Suisse, les sept membres du Conseil fédéral, le gouvernement de coalition, sont traditionnellement réélus chaque année par le Parlement. C'est l'occasion pour les députés de régler des comptes : les scores obtenus servent de sondage de popularité des ministres. La "rossée humiliante" infligée à Mme Calmy-Rey sanctionne évidemment sa gestion hasardeuse de la crise avec la Libye. A quelques jours de l'élection, un rapport parlementaire avait étrillé le gouvernement et mis en cause la ministre des Affaires étrangères, qui avait joué perso en cachant ses initiatives à ses collègues. Et son style autoritaire provoque depuis longtemps l'hostilité du monde politique. Alors, les nationalistes xénophobes de l'UDC, les démocrates-chrétiens, les radicaux-libéraux et même les camarades socialistes ont voulu la punir. C'est le petit jeu cruel de la démocratie suisse.

Mais ce vote-sanction affaiblit évidemment la présidence de la Confédération. Quelle sera l'autorité d'une présidente mal élue pour représenter la Suisse à l'étranger et surtout, pour veiller à la cohésion nationale ? Tous les commentateurs voient dans l'événement un symbole : c'est la fin du régime de concordance, qui est la base du système politique suisse. Depuis 1959, le Conseil fédéral - le gouvernement suisse - est composé de sept ministres élus par le Parlement, selon une règle tacite censée refléter fidèlement le rapport de force des quatre partis les plus importants du Parlement. Selon le politologue suisse et député socialiste Andreas Gross : "La concordance permet à la Suisse de connaître des majorités qui varient en fonction des domaines. La majorité du gouvernement correspond ainsi aux majorités qui se forment au Parlement, et dans les urnes lors de chaque votation populaire".

Cette mécanique complexe a bien fonctionné jusqu'en 2003. Elle a assuré à la Suisse une stabilité et une efficacité enviables, en évitant des affrontements et des crises de gouvernement. Mais, depuis sept ans, la pendule suisse s'est grippée : la collégialité est en miettes, l'UDC du milliardaire Christoph Blocher a cherché l'affrontement permanent et, comme l'affirme le quotidien Le Temps : "Les quatre partis gouvernementaux se comportent tous comme des partis d'opposition. A la manière du mouvement des Tea Party aux Etats-Unis, l'agression permanente devient l'alpha et l'oméga du débat politique. La dramatisation des conflits est constante. La recherche de solutions n'intéresse plus personne puisque la règle admise par tous est de ne se sentir responsable de rien."

Bref, la Suisse connaît "un régime à l'agonie". On a assisté, après la piteuse élection de la présidente, à un vrai bal des hypocrites : les représentants des partis se sont succédés au micro pour célébrer la concordance, le consensus, la collégialité. Alors qu'ils venaient de démontrer leur incapacité à s'entendre, sauf sur une présidence au rabais.

Alors, la marmite en chocolat de Micheline Calmy-Rey fait penser à la célèbre phrase : "Qui a jamais cru que le général de Gaulle étant appelé à la barre devrait se contenter d'inaugurer les chrysanthèmes..." Mais personne n'aurait l'audace de comparer Mme Calmy-Rey au général de Gaulle !

 

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