Genève : le Pierre Noir du gouvernement

Un ministre qui se fait offrir un voyage en famille à Abou Dhabi, qui ment à tout le monde pour cacher la vérité, qui fait pression sur la justice, qui refuse de démissionner quand il est mis en procès, et qui se représente pour être réélu, ça n’existe pas ! Ou alors, dans une république bananière. Et bien oui, ça existe, dans la république du canton de Genève.

Le politicien genevois Pierre Maudet est le Pierre Noir du gouvernement. Pierre Noir ? C’est le jeu de cartes de mon enfance, qu’on appelle aussi le pouilleux : le but du jeu est de se débarrasser de toutes ses cartes pour éviter d’être le dernier joueur en possession du valet de pique. Pierre Maudet, c’est une bête politique, un mélange de Napoléon et de Machiavel. Un brillant stratège réélu au gouvernement local. Un ambitieux, tombé dans la politique à sa naissance, qui a mené une campagne d’enfer pour se faire élire au gouvernement fédéral, mais qui n’a pas été soutenu par le Parlement. En mai 2018, les médias s’interrogent sur un intriguant voyage de Pierre Maudet à Abou Dhabi, en 2015. Ils découvrent que le ministre cantonal y a séjourné tout frais payé en famille et avec son chef de cabinet. Maudet commence par nier, puis il donne des explications vaseuses, il fait pression sur la justice, il invente des histoires absurdes. La presse révèle aussi ses petits arrangements avec le fisc et les généreux cadeaux d’un hôtelier. Maudet refuse de démissionner du gouvernement, son département est réduit à la portion congrue, il est exclu par son parti. Genève est la risée de toute la Suisse. Tout le monde conseille à Maudet de se retirer de la politique. Alors, le politicien aux abois tente un dernier coup de poker : il démissionne du gouvernement et se présente à sa propre succession, à la veille de son procès.

Vous me direz, ça n’est pas la première fois qu’un politicien s’accroche à son siège comme une moule à son rocher. Ça arrive partout, dans les Républiques sud-africaines ou en Afrique. Mais pas à Genève, le siège des Nations unies, la patrie de la Croix-Rouge, la république dont la devise est : Post Tenebras Lux - après les ténèbres, la lumière  ! Dans la patrie de Jean-Jacques Rousseau, le monde politique respecte les institutions. Quand on est poursuivi par la justice pour avoir fait passer ses intérêts avant ceux de l’État, on démissionne dignement. C’est que vous ne connaissez pas l’ego surdimensionné de Pierre Maudet. Quand on se croit plus intelligent que les autres, quand tout vous a réussi en politique, quand on est un champion de la communication, on ne peut pas accepter de perdre. 

Son parti l’exclut, ses amis le quittent, les médias tirent à boulets rouges sur lui, en titrant : "De Monsieur Propre à M le menteur" ? Alors Pierre Maudet, tel un saltimbanque surdoué, fait une dernière pirouette pour se remettre en piste. Il crée un nouveau parti avec ses derniers fidèles, il récolte de l’argent, il ouvre une permanence électorale pour recevoir les commerçants écrasés par le confinement. Genève n’en revient pas. Mais aucune loi ne peut empêcher un magistrat inculpé par la justice de se présenter devant les électeurs. C’est que Maudet a gardé des partisans, à droite, mais aussi à gauche. La plupart préfèrent garder l’anonymat. Mais des responsables d’entreprise du bâtiment et de la restauration soutiennent sa candidature, en affirmant que Maudet a une véritable vision pour l’avenir de Genève. Un ancien député de son parti affirme même, citant le général de Gaulle, qu’il préfère les hommes de caractère. Le plus enthousiaste de ses thuriféraires est un journaliste politique qui chante sa passion sur son blog dans la Tribune de Genève : "moi, ce côté mauvais garçon, tiraillé entre Lumières et despotisme, mais si intensément républicain, comme un fils perdu de la révolution, j’aime ça".

Mais, même ses anciens compagnons de route, comme l’avocat Christian Lüscher, ne lui font plus confiance : "Pierre, tu as menti à tout le monde les yeux dans les yeux. Tu as caché des documents, tu as, comme ministre de la Justice, convaincu des tiers de mentir devant un procureur... Ton comportement est indigne d’un conseiller d’État".

Alors, le petit monde politique genevois et les médias se livrent au jeu des pronostics. Et si la crise provoquée par le virus profitait à l’ancien magistrat qui flatte cyniquement les milieux économiques ? Et si les électeurs, lassés de cette comédie politico-judiciaire, décidaient de donner une seconde chance à Pierre Maudet ? Le gouvernement genevois, divisé entre la gauche, les écolos, la droite et les nationalistes, n’a pas montré des capacités exceptionnelles, face a la crise. À Genève, les habitants sont exaspérés par les mesures de confinement et par les couacs à répétition de la campagne de vaccination. Il y a au bout du lac un sentiment confus : et si on changeait une équipe qui perd ? La réalité politique, c’est que l’affaire Maudet fait dysfonctionner le gouvernement genevois depuis deux ans. Personne n’imagine sérieusement que Pierre Maudet puisse gagner l’élection du 7 mars et revenir s’asseoir à la table du gouvernement cantonal. Vous imaginez la joyeuse ambiance lors du retour du Pierre Noir genevois ? Peut-être les électeurs genevois devraient-ils relire cette forte maxime du regretté Coluche : "Je suis capable du meilleur et du pire. Mais dans le pire, c’est moi le meilleur."

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