Les Suisses n'ont pas la réputation d'être particulièrement rapides. Et leur gouvernement est d'une prudence légendaire quand il s'agit de l'argent des dictateurs réfugiés dans les coffres des banques helvétiques. Mais le Raïs venait à peine de quitter le pouvoir quand le gouvernement suisse a décidé de bloquer pour trois ans les "cigares du Pharaon", les avoirs d'Hosni Moubarak dans les banques helvétiques. Le message politique est clair : "La Suisse ne doit plus être assimilée à une caisse de retraite pour dictateurs déchus", comme l'écrit le quotidien Le Temps.
La ministre socialiste des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey s'est battue pour que le Parlement helvétique vote une nouvelle loi, qui vient d'entrer en vigueur, sur la restitution des avoirs illicites de personnes politiquement exposées, selon le charmant sabir de la justice suisse. Comprenez les chefs d'Etat et leurs hauts fonctionnaires soupçonnés de détournement de fonds. C'est cette nouvelle loi qui a permis de bloquer les milliards de Moubarak en Suisse. Pas seulement au nom de la morale : "La Suisse a un intérêt fondamental à ce que ces valeurs patrimoniales d'origine criminelle ne soient pas investies dans la place financière suisse", explique franchement la diplomatie helvétique.. C'est vrai que, l'an dernier, la Suisse a senti le vent du boulet, quand l'Union européenne a menacé de placer la Confédération sur la liste des paradis fiscaux.
La Suisse a pris depuis 1990 une série de mesures pour bloquer et rendre l'argent sale des potentats. Elle se vante d'être le pays qui a restitué le plus d'argent à leur Etat d'origine - 1.7 milliard de francs suisse (environ 1.2 milliard d'euros) en 15 ans, rendus au Pérou, aux Philippines, au Nigeria, au Mexique. Mais avant de rendre l'argent détourné par les tyrans, il faut le retrouver et apporter des preuves devant les tribunaux. Personne ne sait vraiment à combien s'élève la fortune du Raïs et de ses proches : les montants faramineux de 40 à 70 milliards de dollars, publiés dans la presse, ne sont que des spéculations. En trente ans de pouvoir, Moubarak a eu largement le temps de trouver d'habiles conseillers fiscaux, qui lui ont permis de placer en toute discrétion ses milliards dans l'immobilier aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France, notamment, et dans des banques en Suisse. Grâce des fondations, des hommes de paille ou des comptes numérotés.
Mais le diable est dans les détails. Une fois l'argent retrouvé, il faudra encore prouver qu'il a été acquis illégalement. Et ça n'est pas gagné ! Comme l'explique le professeur Christopher Davidson, de l'Université britannique Durham : Moubarak a construit "une pyramide de richesse" avec les commissions qu'il touchait sur les contrats signés avec les Etats-Unis, l'Europe et la Russie. En Egypte, impossible pour une entreprise étrangère de s'implanter sans avoir un partenaire local. Selon L'Expansion, "En Egypte, la part détenue par les Egyptiens dans les co-entreprises serait ainsi de l'ordre de 20%, selon les experts." Et une partie de ces participations était contrôlée par le Raïs et son entourage, qui prélevaient de juteuses commissions. Mais, allez prouver devant un tribunal que cet argent est illégal ! Genève et Zurich ne manquent pas de redoutables avocats, qui exploiteront toutes les failles de la loi pour défendre l'intégrité du Raïs et de son entourage.
L'exemple des fonds Duvalier est caricatural : il y a 25 ans, la Suisse a bloqué 6 millions de dollars (environ 4.5 millions d'euros) détournés par le clan Duvalier. Les tribunaux suisses ont reconnu l'origine criminelle de ces millions. Mais la justice haïtienne n'a jamais intenté de procès criminel contre Duvalier, qui prétend que l'argent ne lui appartient pas. Et ses avocats suisses ont tout fait pour empêcher la justice helvétique de confisquer et de restituer à Haïti les millions de Duvalier. La nouvelle loi devrait enfin permettre à la Suisse de rendre à Haïti les millions de Duvalier. 25 ans de procédure pour 6 millions de dollars !
On souhaite bon courage aux autorités égyptiennes issues de la "révolution" du Caire pour récupérer les millions détournés par Moubarak. Le gouvernement suisse les a engagé à déposer une demande d'entraide judiciaire. Mais, comme le souligne le quotidien suisse Le Temps, les Egyptiens spoliés par le Raïs "devront attendre l'issue de lentes et complexes procédures d'entraide, voire celle d'une enquête pénale helvétique, avec des règles de preuve beaucoup plus strictes, pour espérer voir la couleur de ce qui a pu être siphonné dans les caisses publiques."