No Country For Naives

La France fait mine de découvrir que la politique n’est pas un terrain de jeu pour les ingénus. L’ambitieux Benjamin Griveaux, le candidat du président Macron à la mairie de Paris, vient de l’apprendre à ses dépens. En 48 heures, ses ambitions ont été foudroyées par une révélation fatale : un prétendu artiste d’origine russe, Piotr Pavlenski, réfugié politique en France, publie sur un site porno confidentiel des videos à caractère sexuel, envoyées à une maîtresse du politicien. C’est vraisemblablement une vengeance : revenge porn

Tout cela serait resté confidentiel si un ancien député du parti présidentiel, adversaire acharné de Macron, n’avait fourni sur Twitter le lien permettant de visionner les turpitudes du candidat. Comme un incendie en Australie, le feu médiatique a carbonisé l’ingénu Griveaux, qui a dû se retirer de la course. Tout, dans cette affaire qui secoue la France, pue le complot - selon les réseaux sociaux qui font leurs choux gras de l’affaire : de la politique, du sexe, un ennemi du président, un soi-disant artiste russe et son avocat, défenseur des gilets jaunes, tous coalisés pour abattre l’infortuné Griveaux. La main sur le coeur, le monde politique unanime dénonce une ignominie, un coup monté, une grave atteinte à la démocratie, et « des attaques ignobles mettant en cause la vie privée ». Même le président en rajoute une couche : il dénonce le risque d’ingérence de la Russie dans la politique française. Quoi, l’infâme Russe serait un agent de Poutine en mission secrète en France ?

Il faut avoir la mémoire courte pour oublier que les boules puantes font partie des armes secrètes des campagnes électorales : l’attentat de l’Observatoire en 1959 contre Mitterrand, l’affaire Markovic en 1968 contre Pompidou. Les coups bas ont toujours été utilisés pour détruire un adversaire politique. Ce que semblent découvrir les Français naïfs, c’est qu’avec les réseaux sociaux, la foudre frappe en quelques jours. Je tourne vite fait une video avec mon smartphone, je la poste en un clic sur Facebook, Twitter, Instagram et hop, le missile fatal est parti ! Mes « amis » et le monde entier reçoivent le message. Même les mômes savent faire ça. Il faut être bête comme un footballeur, un rappeur ou…un politicien pour l’ignorer ! Tous les politiciens utilisent les réseaux sociaux pour influencer les électeurs. Mais il faut vraiment être inconscient pour balancer un sextape à sa maîtresse. Quand on manipule de la dynamite, il vaut mieux savoir y faire !

Quand il s’agit de coups fourrés politiques, la France a des années de retard sur les Etats-Unis.  Roger Stone, l’ami fidèle de Trump, vient d’être condamné par la justice pour son rôle dans l’enquête russe contre le président, puis libéré sous caution. Un véritable artiste, qui a participé aux campagnes de Nixon, de Reagan et de Trump en introduisant un espion chez l’adversaire, en diffusant des fake news et en volant des documents. Son mantra : « attaquer, attaquer, attaquer, ne jamais se défendre ». Nixon, un autre as du coup fourré : en 1973, il engage des « plombiers » pour placer des micros au Watergate, le PC de campagne des démocrates. Autre expert, l’ancien gouverneur républicain du New Jersey qui a créé un embouteillage monstre sur un pont pour punir un maire démocrate. 

La campagne présidentielle américaine promet des sommets : la lutte entre le président milliardaire et son opposant Michael Bloomberg, un autre milliardaire, qui dépense 1 million de $ par jour sur Facebook, se joue sur les réseaux sociaux. Les deux ennemis jurés ne se contentant pas de s’insulter, ils ont engagé des spécialistes de la manipulation des électeurs. Des as de l’algorithme, qui créent des mèmes diffusés massivement sur Internet pour ridiculiser l’adversaire et qui produisent des fake news. Ça existe aussi en France, mais jusqu’à maintenant, on n’en parlait pas trop : pas chez nous, le combat politique est noble et loyal. Qui vous a permis de ricaner ? Relisez plutôt Mark Twain : « les politiciens et les couches doivent être changés souvent et pour la même raison »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.