Rochebin - une étrange affaire

Le scandale dénoncé par journal suisse Le Temps vient de trouver une conclusion provisoire. Sous le titre sensationnel : "La RTS, Darius Rochebin et la loi du silence", le quotidien publiait en octobre dernier, sur six pages, une enquête qui révélait des "gestes déplacés, des propos salaces, l'utilisation de fausses identités sur les réseaux sociaux" au sein de la télévision publique. Cette enquête clouait au pilori la star de la chaîne, Darius Rochebin, sur la base d'accusations anonymes. Elle déclenchait un scandale public et un flot de témoignages pour harcèlement. La direction de la télévision avait chargé un cabinet d'avocats d'entendre les témoins. 

Six mois plus tard, la direction générale de la SSR a rendu publiques les conclusions de l'enquête. Elle affirme qu'"aucun des témoignages recueillis au sujet de Darius Rochebin ne permet de conclure à des actes relevant de harcèlement sexuel ou psychologique, d'atteinte à la personnalité ou d'une quelconque infraction pénale". Le journaliste vedette est donc blanchi. En revanche, deux autres cadres mentionnés anonymement dans l'enquête du Temps sont sanctionnés. Le rédacteur en chef de l'actualité TV a démissionné et le responsable des relations humaines a quitté son poste. Le directeur de la télévision a reconnu qu'il n'avait pas pris au sérieux, en 2017, une enquête à propos d'un collaborateur accusé de mobbing.

L'enquête du Temps a eu un mérite : révéler que, comme dans d'autres institutions, il y avait à la SSR une loi du silence concernant le harcèlement. La direction fermait les yeux sur les comportements scandaleux de certains cadres, que beaucoup de collaborateurs connaissaient. Les collaborateurs n'osaient pas porter plainte contre la hiérarchie par crainte de représailles. Ces révélations ont été encouragées par le mouvement #MeToo et les scandales touchant des personnalités publiques en Suisse et en France. 

Mais l'enquête du Temps a une autre dimension. Elle témoigne d'une dérive de l'éthique professionnelle en révélant publiquement les aspects intimes d'une personnalité publique, sur la base de témoignages anonymes. Les noms des deux autres cadres impliqués n'ont pas été publiés, parce qu'ils n'étaient pas connus du public. Évidemment, la mise en cause de Darius Rochebin garantissait un succès médiatique au Temps. On peut comprendre qu'aucune plainte n'ait été déposée contre Darius Rochebin. Il n'est pas facile de s'attaquer à une star médiatique que le public adore. Mais, il est quand même étonnant qu'aucun témoin n'ait confirmé les accusations de la presse, dans le secret d'un cabinet d'avocats. A croire que les 30 témoins anonymes du Temps n'ont pas été entendus par les avocats ! Le plus surprenant, c'est la réaction de la rédactrice en chef du Temps après l'enquête de la SSR. Madeleine von Holzen est une ancienne journaliste de l'actualité TV. Elle a été nommée par le nouveau propriétaire du journal, la Fondation Aventinus, qui a racheté pour 6,5 millions au groupe de presse Ringier Axel Springer un titre chroniquement déficitaire. Dans son éditorial, intitulé  "Braises incandescentes à la RTS", elle écrit que l'enquête "n'infirme aucun des éléments publiés par le Temps", ce qui est faux, et qu’elle assume le travail de ses journalistes. Elle se félicite même que les trois auteurs de son enquête ont été nominés par le Swiss Press Awards. Mais, derrière ce tamtam médiatico-jucidiaire, l'étrange affaire Darius Rochebin révèle la réalité des médias en Suisse.

L'ancien propriétaire du Temps, le groupe Ringier, a toujours mené une guerre contre la SSR. Notamment en 2018, lorsqu'une initiative "No Billag" lancée par de jeunes politiciens de droite pour supprimer la redevance TV avait été rejetée par 71% des votants, après une virulente campagne. L'enjeu était politique, mais aussi financier. La redevance obligatoire assurait 75% des recettes de la télévision publique. Après le rejet de "No Billag", la redevance avait été réduite et la SSR avait dû tailler dans  son budget. Face à la concurrence des chaînes étrangères et à la chute de la publicité, une lutte féroce oppose la SSR et les grands groupes de presse pour le gâteau publicitaire.  En octobre 2019, un nouvel acteur avait déboulé dans le paysage médiatique : la Fondation Aventinus, créée par de riches mécènes, le propriétaire des montres Rolex, des fondations et des banquiers privés. Avec le noble objectif de développer "un foyer de qualité et d'innovation dans les médias". À la tête de la Fondation Aventinus, un ancien politicien genevois. À la tête du Temps new look, son ancien directeur. Les nouveaux propriétaires ne comptent pas gagner de l'argent, mais ils espèrent au moins limiter les pertes. Ils ont renouvelé la rédaction et le management pour attirer de nouveaux abonnés et de nouveaux annonceurs. Ils ont aussi développé le site Internet. L'enquête sur Darius Rochebin était évidemment un bon coup médiatique. Elle fait partie d'une stratégie définie par le président d'Aventinus : "Le Temps devra trouver son public tant dans sa version papier qu'en ligne. Il est indispensable d'agrandir le cercle des lecteurs". 

Je partage l'opinion du journaliste britannique Hannen Swaffer : "La liberté de la presse, c'est le droit de dire ce que ne pense pas le propriétaire du journal, à condition que ça ne gêne pas les annonceurs". 

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