La revanche des héros déchus

Les héros ne meurent jamais ! C’est le mantra des politiciens français. Député, ministre, président, ils ont connu la victoire électorale, le pouvoir, la gloire médiatique, puis les critiques et la défaite. La politique, ils ont ça dans le sang, ils ne savent faire que ça, ils veulent le pouvoir pour entrer dans l’histoire. Pour un observateur suisse retraité en France, la vie politique dans l’Hexagone est un champ de bataille où les combattants se relèvent toujours et repartent au combat, couturés de blessures, mais décidés à revenir au pouvoir. 

Le plus illustre héros immortel, c’est le général de Gaulle, « le chef de la France libre ». Président du gouvernement provisoire de la République française pendant moins de 600 jours, il démissionne et se retire à Collombey. Les Français, ces ingrats, ne le rappellent pas. Il a 56 ans, il est entré dans l’histoire. Il pourrait se consacrer à ses Mémoires de guerre. Il rumine sa vengeance pendant sa « traversée du désert », même si on n’a pas le souvenir d’avoir vu des chameaux à Collombey-les-deux-Eglises ! Grâce à l’appui de ses fidèles, il profite des troubles de la guerre d’Algérie pour s’imposer en sauveur de la France. Il devient président de la République à 68 ans. Il régnera dix ans à l’Elysée avant de tirer sa révérence. 

En France, la politique est un métier. Quand on a le virus, quand on est tombé dans la marmite, on n’en sort presque jamais. Prenez l’exemple de François Hollande. Selon Wikipedia : c’est un haut fonctionnaire et un avocat. Vous plaisantez ! Il n’a fait que de la politique : député, député européen, maire, président du Conseil général, premier secrétaire du parti socialiste, président de la République. Pareil pour Sarkozy, Giscard, Mitterrand. La politique chevillée au corps, comme le dit Max Roustan, le maire de ma ville, Alès, réélu pour un  cinquième mandat, à 75 ans ! 

Dans certains pays, quand vous êtes battu aux élections, vous en tirez les conséquences et vous cherchez un autre boulot. En Grande-Bretagne, Tony Blair et David Cameron, en Allemagne, Gerard Schröder ont quitté l’arène et se sont lancés dans les affaires. Dans mon pays en Suisse, les anciens conseillers fédéraux se recyclent dans le social ou les conseils d’administration. Pas en France ! Les héros déchus préparent leur retour. Ils pourraient se contenter de vivre de leur confortable retraite. Non, ils flairent le parfum de la revanche. A coups de livres, d’interviews soigneusement négociées et de petites phrases assassines.      

François Hollande n’a jamais digéré l’humiliation : il a dû renoncer à se présenter à la présidentielle. Pour que les Français ne l’oublient pas, il publie « Les leçons du pouvoir ». Un bide d’édition. Cela ne l’empêche pas de rêver au retour, avec l’aide de journalistes et d’anciens fidèles. Nicolas Sarkozy, rejeté par son parti, s’épanche dans ses mémoires, « Passions » et «Le temps des tempêtes », qui font un tabac. Les mémoires d’un président, ça sert à justifier ses réussites et à faire oublier ses échecs. Ça doit aussi rappeler ses mérites aux Français qui l’ont oublié. Ça explique son envie de revenir au pouvoir ! Ces ex, ces cabossés de la politique, ont beau jurer qu’ils n’ont plus d’ambition, que la présidentielle ne fait pas partie de leur agenda, tout le monde ricane. Il n’y a pas que les présidents. L’ancienne candidate à la présidentielle Ségolène Royal, les anciens premiers ministres Bernard Cazeneuve, Manuel Valls et Lionel Jospin, plantent de petites graines médiatiques en espérant attirer les soutiens. Ils ont été battus, oubliés, méprisés. Mais ils sont persuadés que la France a besoin de leur expérience politique et de leurs idées. C’est vrai que le système politique français leur donne des ailes. On ne peut être président de la République que pendant deux mandats, dix ans. Mais il n’y a pas de date de péremption pour un conseiller régional, un député, un sénateur ou un maire. L ‘ancien sénateur Madrelle, mort en 2017 à 82 ans, avait passé 40 ans au Sénat, après une carrière politique de 54 ans. Marcel Berthomé, maire d’une petite ville, a 98 ans. 

Le journaliste Philippe Bouvard avait raison : « En politique comme en amour, on pense toujours que la prochaine fois sera la bonne ». 

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