Suisse : soldats sur canapé

Mon pays, la Suisse n’a pas de pétrole, mais quand il s’agit de défendre la patrie, elle ne manque pas d’idée. Début février, 15 000 jeunes Helvètes devaient entrer en service pour connaître les joies de la vie en caserne. Dans sa grande sagesse, la ministre de la Défense a décidé qu’en raison du virus, 5000 d’entre eux apprendront le maniement des armes en télétravail à la maison, pendant trois semaines. 

Évidemment, la presse suisse en a fait ses choux gras. Le quotidien Le Temps : «téléservice militaire». Devant l’ordinateur. La mesure ne fait pas l’unanimité parmi les défenseurs de l’uniforme. Et déclenche déjà l’hilarité sur les réseaux: «Diane debout: il est l’heure d’enfiler son training pour aller prendre le café.» Comme tous les garçons de ma génération, j’ai été convoqué à 20 ans pour quatre mois d’école de recrues dans cette armée de milice qui fait partie des traditions suisses. J’ai dû me lever à 5h30, apprendre à changer de tenue en trois minutes, faire l’appel sur une place bétonnée, courir chercher mon sac en chambre, faire un sprint de cent mètres pour rattraper le colonel qui parcourait à cheval la place d’exercice, marcher sac au dos et fusil en bandoulière dans des chaussures mal formées, dormir quelques heures. J’ai dû apprendre à manipuler un fusil d’assaut, j’ai subi les insultes d’un jeune caporal quand je ne gueulais pas assez fort mon nom. Je suis rentré chez moi éreinté, le samedi, pour revenir en caserne dimanche soir. J’ai découvert la  joie du garde-à-vous pendant une demi-heure. On m’avait assuré que le service militaire renforçait la cohésion sociale et  faisait de vous un bon citoyen.

Cette nouvelle stratégie militaire a un objectif : éviter que de jeunes positifs au Covid ne contaminent toute leur chambrée et qu’il faille les mettre en quarantaine pendant une dizaine de jours. Comme l’écrit Le Temps : "On connaissait les apéros Zoom et la fête au balcon; place à l’école de recrues au salon." Vous pouvez vous moquer, mais les experts du département de la Défense ont tout prévu. Le porte-parole Daniel Reist précise : "Les recrues recevront un code d’accès à un logiciel fermé qui leur permettra d’apprendre les règlements de service, les prescriptions de sécurité du fusil d’assaut ou encore les grades par l’intermédiaire de plusieurs modules. Il faudra un ordinateur et une connexion internet....Ils ont tous reçu cette semaine le programme d’enseignement, ce sont des modules qu’ils doivent faire à la maison, c’est un travail théorique, à l’écran" : fonctionnement de leur arme de service, enseignement sur les armes bactériologiques et chimiques, règlements militaires, protection sanitaire"...nous leur laissons le choix de quand ils veulent faire leurs leçons", souligne Daniel Reist. "Nous partons du principe que quelqu’un qui fait les leçons sérieusement a besoin de six heures de télétravail par jour". Apprendre le maniement des armes devant son l’écran, c’est quand même plus cool que de subir la voix de l’adjudant instructeur qui m’engueulait quand je ne tirais pas au centre de la cible.

Comme on pouvait s’y attendre, la Société suisse des officiers a poussé un coup de gueule. Son président, Stefan Holenstein : «Je conçois qu’il faille actuellement faire des concessions non conventionnelles, mais je suis quand même sceptique. Le service militaire a un caractère pratique et social qui ne peut être remplacé par de l’e-learning». Et qui contrôlera que le militaire passe vraiment six heures à se former plutôt que d’aller se balader sur les réseaux sociaux !

Chaque soldat a reçu le fameux logiciel Learning Management System (LMS) pour apprendre à devenir un vrai défenseur de la patrie. Il y a douze ans que l’armée suisse a développé cette plate-forme informatique de formation où elle a investi 30 millions de francs suisses. Mais, lundi, un bug a bloqué le système. Beaucoup de recrues n’ont pas pu se connecter au système. Les petits génies helvétiques du département de la Défense ne sont pas meilleurs que les spécialistes informatiques français, dont le site Santé France est régulièrement en panne ou saturé. Pas très rassurant ! Les informaticiens de la défense helvétique ont une longue histoire d’incompétence, qui ont coûté des millions à la Confédération. En 2017, le patron de la défense avait abandonné le système d’information et de conduite des forces terrestres. L’armée suisse avait gaspillé 700 millions dans un projet raté de communication par écran. Impossible d’utiliser ce système sécurisé pour  communiquer entre une voiture de commandement et un hélicoptère. En juillet 2017, le Département fédéral de la défense (DDPS) avait été victime d’une cyberattaque et une dénonciation contre inconnu avait été adressée au ministère public de la Confédération.

Décidément, ce sacré virus a fait changer notre vie. Les restaurants, les bistrots, les salles de sport, les théâtres et les cinémas sont fermés. Des milliers de salariés ne vont plus au bureau et travaillent à domicile. Pourquoi la vie militaire ne devrait-elle pas s’adapter, alors que toute la société est chamboulée ? Non, vous ne me ferez pas dire comme le regretté Guy Bedos : “Les militaires font penser à une troupe de théâtre qui répéterait toujours sans jamais jouer. A défaut de tuer des gens, ils tuent le temps.”

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