C’est vrai, je suis mal placé pour parler de la modestie de mes compatriotes. Nous, les Suisses, on a le triomphe modeste. C’est pas parce qu’on a l’un des plus hauts niveaux de vie au monde, les meilleures montres et les meilleurs chocolats qu’on la ramène.
Tenez, regardez notre superchampion de la raquette, Roger Federer, bientôt milliardaire en dollars. Il pourrait se pavaner avec des bagnoles de luxe, des avions, des fringues hors de prix, des soirées folles dans des boîtes à la mode. Pas son genre. Il a des goûts simples, enfin, pour un milliardaire ! Un manoir moderne à 8 millions au bord du lac de Zurich, un appartement-terrasse à Dubaï. Une collection de Mercedes, offerte par son sponsor. Quand il n’est pas sur un court de tennis, il fait de la randonnées dans les Alpes suisses. Il a créé une fondation caritative qui a investi 40 millions de dollars pour financer des projets d’éducation en Afrique et en Suisse. Il investit dans une fabrique de baskets. Il gère ses contrats publicitaires comme un businessman. Rien à voir avec la frime de Johnny ou les folies de Silvio Berlusconi !
Autre milliardaire, son compatriote, l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher, a fait fortune dans la chimie. Depuis sa retraite forcée du gouvernement, il vit dans sa luxueuse villa de la Riviera zurichoise. Ses milliards, il les a mis au service de son ambition politique : faire d’un parti de notables paysans la première formation de Suisse, l’Union démocratique du centre, l’extrême-droite nationaliste. Farouchement anti-européenne, viscéralement anti-immigrés, foncièrement pro-business. Après les affaires et la politique, le milliardaire de 78 ans est devenu patron de presse. Il a construit un petit empire de journaux régionaux où il a placé ses hommes pour mobiliser les Suisses, à coup de millions, contre l’Europe et les étrangers.
Troisième milliardaire suisse, mort à son bureau il y a dix ans, Nicolas Hayek. Il a lancé la Swatch en plastique, il créé un empire horloger en rachetant des marques et en imposant sa vision industrielle. Un stratège du marketing, qui a sauvé l’horlogerie suisse en fusionnant des marques moribondes face aux Japonais. Pour la modestie, il ne craignait personne. Ni le gouvernement fédéral ni les grandes banques. Ses cigares et les nombreuses montres qu’il portait aux poignets ont fait sa légende. Ses coups de gueule étaient fameux, comme ses aphorismes : « la retraite, c’est pour les généraux vaincus. Ni Mozart ni Picasso n’ont pris leur retraite ». Il n’écoutait personne, il avait imposé la Swatch, une montre à quartz en plastique bon marché au pays de Rolex et d’Omega. Il avait lancé une petite bagnole la Swatchmobile, qui n’a pas marché. Les Suisses étaient fascinés par cet industriel qui parlait popu - Hop Schwitz ! - et qui engueulait l’UBS, qui lui avait perdre des millions. Mon pays n’aime pas les stars, en politique et dans les affaires. C’est bien de faire fortune, mais il ne faut pas trop le montrer. Comme les stars du showbiz. C’est bien d’être populaire. Mais il ne faut pas avoir la grosse tête. Comme les sportifs. Un qui est en train de l’apprendre, c’est Daniel Koch, l’ancien «Mr Coronavirus» de la Confédération. Pendant des mois, ce haut fonctionnaire, un médecin chauve qui ne sourit jamais, a expliqué aux Suisses la stratégie du gouvernement en allemand et en français. A peine retraité, il a créé son agence de conseils et il prodigue sa bonne parole rémunérée à des associations et à des entreprises. Ça se fait partout, mais, en Suisse, ça fait désordre. Un fonctionnaire, ça sert le pays, puis ça disparaît ! Pas le genre du Dr Koch. Le jour de sa retraite, il a convoqué les médias pour descendre tout habillé dans l’Aar, la rivière qui coule au coeur de Berne. Pour qu’on ne l’oublie pas.
Au siècle dernier, Carl Spitteler, l’écrivain suisse prix Nobel de littérature, demandait à la Suisse neutre de faire preuve de modestie face à l’hécatombe de la Première Guerre mondiale. Cent ans plus tard, le romancier zurichois, Adolf Muschg, dans sa « Noblesse de la modestie », exhortait ses compatriotes à « délivrer le mot de neutralité de ses deux aspects détestables : l’autocongratulation indiscrète et l’opportunisme pur et simple ». Pas facile d’être Suisse et de rester modeste !