Meurtre de Floyd - la preuve par l'image

Le policier américain Derek Chauvin n’aurait probablement pas été condamné pour le meurtre de George Floyd, si une adolescente, Darnella Frazier, n’avait pas filmé la scène avec son smartphone et ne l’avait pas diffusée sur les réseaux sociaux. C’est ce qu’a confirmé la chaîne CNN, après le verdict de mardi à Minneapolis, en publiant le rapport de police.

Dans son style administratif, ce rapport note : "Un homme meurt après un incident médical durant une action policière. Il a résisté physiquement aux policiers, qui ont pu lui passer les menottes et ont noté qu’il souffrait apparemment de détresse médicale...à aucun moment, des armes n’ont été utilisées par qui que ce soit...aucun policier n’a été blessé pendant l’incident". Circulez, il n’y a rien à voir. Une interpellation de routine. Et le Département de la police de Minneapolis a enregistré ce rapport officiel. Sauf qu’une jeune fille a filmé avec son téléphone portable l’arrestation de Floyd et son agonie, pendant de longues minutes, sous le genou du policier Chauvin, alors que l’homme suffoquait en répétant qu’il ne pouvait plus respirer. 

Cette vidéo, qui prouve que la police a menti, a provoqué un scandale national aux États-Unis. Elle a été vue des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Elle a été une preuve accablante de la culpabilité du policier Chauvin. Une fois de plus, un policier blanc a tué un délinquant noir, en affirmant qu’il résistait. Une fois de plus, les autres policiers ont laissé faire et ont fait un rapport mensonger. Sans cette vidéo, une fois de plus, un policier blanc aurait été acquitté du meurtre d’un Noir. Le procès du policier Chauvin et sa triple condamnation pour meurtre a été un événement mondial. Le président Joe Biden a publiquement approuvé le verdict comme "un pas de géant dans la marche pour la justice en Amérique". Même le chef noir de la police de Minneapolis, qui avait pourtant accepté le rapport de ses hommes, a condamné son policier. À travers les États-Unis, des foules ont célébré cette victoire du droit et de la justice. Une véritable catharsis, des scènes de joie collective des activistes du mouvement "Black Lives Matter".

Mais, ce verdict aura-t-il un impact sur l’action de la police américaine ? Depuis longtemps, les communautés noires réclament une réforme des relations entre la police et le public. Depuis des dizaines d’années, les procureurs ferment les yeux sur les abus policiers, les contrôles au faciès, les brutalités et les meurtres de Noirs, présentés comme des tentatives de résistance aux forces de l’ordre. Tout le monde constate qu’aux États-Unis, le système judiciaire est raciste et inégalitaire. Les Noirs sont plus nombreux que la moyenne en prison, après des procès bâclés et des preuves trafiquées, ils sont plus nombreux à subir la peine de mort. Selon le projet Mapping Police Violence, seul 1% des policiers qui ont tué sont poursuivis devant les tribunaux et rares sont ceux qui sont condamnés. D'après le Washington Post, en dix ans, pour des milliers de personnes tuées par un policier, seuls 54 policiers ont été poursuivis. 

En vertu du droit américain, les policiers bénéficient d’une protection juridique contre les poursuites, selon le principe de l’"immunité qualifiée". Le recours à la force, même lorsqu’elle entraîne la mort, fait partie du travail ordinaire d’un policier, qui plaide souvent la légitime défense. Les procureurs travaillent avec la police pour trouver des preuves et témoigner lors des procès. Ils n’ont donc pas intérêt à poursuivre les policiers. Les Démocrates ont lancé un projet de loi pour combattre les violences et l’usage excessif de la force par la police. Mais les Républicains ripostent que la police doit affronter des manifestants violents. Et les syndicats de policiers réclament plus de moyens et moins de réformes limitant leurs actions pour la loi et l’ordre. Malgré son engagement, le président Joe Biden n’a pas le pouvoir de changer les lois. Et le chef de la minorité républicaine au Sénat, McConnell, a condamné l’appel du président priant pour que le verdict soit le bon. Et la chaîne conservatrice FoxNews a enfoncé le clou : "Aucun politicien, aucune figure des médias, n’a le droit d’intimider un jury". 

Ce qui est déterminant, dans les procès pour violences policières, c’est qu’aujourd’hui, tout le monde sort son smartphone, filme l’action de la police et diffuse les images sur les réseaux sociaux. On l’a vu en France, avec les gilets jaunes et lors des agressions des jeunes des banlieues contre les policiers. On le voit aussi lors des manifestations contre les mesures de confinement et le port du masque. Selon la formule de l’Humanité, les images de violences policières sont l’arme des désarmés. Le ministre français de l’Intérieur l’a bien compris. Il soutient le projet de loi sur la sécurité globale , qui prévoit d’interdire de filmer les forces de l’ordre et de diffuser les images sur les réseaux sociaux. Selon la célèbre formule : "Une image vaut mille mots". Mais tous les professionnels et les chercheurs savent bien qu’une image ne dit pas toujours la vérité. Les réseaux sociaux regorgent d’images trafiquées avec des logiciels. Le choix du cadrage, le montage changent le sens de ce qu’on voit. On prête à Bouddha, qui n’a pas démenti, cet aphorisme : "Toutes les images sont des mensonges.  L’absence d’image est aussi un mensonge". 

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