Les croisés suisses de la liberté

En Suisse, quand le peuple gronde contre le port du masque et la fermeture des bistrots, il ne descend pas dans la rue, il ne balance pas des pavés contre la police. Le « peuple des bergers » va sagement mettre son bulletin dans l’urne.

En Suisse, quand le peuple gronde contre le port du masque et la fermeture des bistrots, il ne descend pas dans la rue, il ne balance pas des pavés contre la police, comme en France. Le « peuple des bergers » va sagement mettre son bulletin dans l’urne. 

Les opposants à la loi Covid et à la loi antiterroriste votées par l’Assemblée fédérale ont créé un mouvement, « Les Amis de la Constitution », qui s’inspire de la célèbre association qui avait préparé la Révolution française en 1793. Comme la plupart des Suisses, je n’ai jamais lu jusqu’au bout la Constitution et j’ignorais qu’elle avait des amis ! Mais le titre sonne fièrement comme un appel au peuple. 

Ces néo-révolutionnaires à la sauce helvétique ne veulent pas prendre d’assaut le Palais fédéral ni couper la tête du président de la Confédération, un paisible vigneron vaudois. Ils ont lancé un référendum contre la loi Covid qui, selon eux, prive les Suisses de leurs droits fondamentaux inscrits dans la Constitution, qui donne trop de pouvoir au Conseil fédéral et qui risque de créer une discrimination entre vaccinés et non-vaccinés. Et un autre référendum contre la loi antiterroriste qui renforce les pouvoirs de la police. Pas vraiment la Révolution au pays du chocolat et du gruyère !

Ces Amis de la Constitution ne sont que 9000, mais ils ont réussi à réunir plusieurs dizaines de milliers de signatures, pour provoquer un scrutin. Ce mouvement libertaire se proclame « apolitique et indépendant ». Il lutte contre les pouvoirs du gouvernement, du Parlement et de la task-force scientifique qui, selon eux, supprime les libertés de réunion, d’expression et d’entreprendre. À leur tête, un ancien travailleur social reconverti dans le coaching, une femme chasseuse de têtes, et une docteur en médecine qui dénonce « une science totalement biaisée par des conflits d’intérêts ». Selon les derniers sondages, une majorité des Suisses ne soutiendrait pas leur référendum et approuverait les deux lois contestées. 

Mais la contestation a reçu le renfort de nouveaux croisés de la liberté, des journalistes respectés et connus dans toute la Suisse romande. L’un a créé des journaux, l’autre a dirigé avec compétence la rubrique économique de plusieurs journaux. Tout le monde salue leur expertise et leur indépendance d’esprit. Retraités depuis plusieurs années, ils ont créé des journaux en ligne pour continuer à défendre leurs idées : « Bon pour la tête », qui se revendique média indocile, et « La Méduse », qui se proclame « un observatoire de la gouvernance politique, sociale, économique, scientifique, culturelle et médiatique ».

Malgré leur audience plutôt confidentielle, ces deux vigies de la liberté ont leurs fans et leurs abonnés. Pendant plusieurs dizaines d’années, ces deux confrères ont fidèlement fait leur métier d’informer dans des journaux plutôt classés à droite et financés par des éditeurs plus intéressés aux tirages qu’à la défense des valeurs civiques.  Tous deux à la retraite, l’âge venant, ces deux journalistes éminents ont mis leur talent au service de tous ceux qui ne supportent plus que le gouvernement fédéral impose des restrictions aux libertés pour maîtriser la pandémie. Ni que la police soit dotée de nouveaux moyens pour lutter contre le terrorisme.

À coup d’éditoriaux vengeurs qu’ils postent sur Facebook, ils fustigent l’autoritarisme des gouvernants, la course aux vaccins, la loi antiterroriste, le recul de l’écologie  : « la démocratie sous narcose », qui dénonce : « sur le terrain abusivement dénommé “antiterroriste” comme sur dautres, le plus efficace soporifique de la raison, cest la peur. Une société obsédée par la trouille et le refus du risque commence par sacrifier ses libertés. Et amorce son déclin ; Le crépuscule des gueux”, qui cloue au pilori Bill Gates, ; “Kaiseraugst, Larzac, Mormont...”, qui flagelle les puissants : “Poutine, Macron, Merkel, les chefs dÉtat qui jouent des muscles, masqués devant les caméras, ne sont rien dautre que des marionnettes au service du lobby de larmement”.

Pour un observateur qui regarde son pays depuis son balcon étranger, cette contestation d’anciens confrères retraités a quelque chose de rafraîchissant. Comme s’ils redécouvraient le Mai 68 de leur jeunesse ! Bien sûr, en démocratie, toutes les opinions ont le droit de s’exprimer, même par l’imprécation.

Mais cette défense de la liberté de critiquer, en temps de crise sanitaire et politique, flirte parfois avec des opinions inquiétantes. Celles de scientifiques qui affirment que la pandémie, qui a déjà tué des millions de malades, n’est pas si grave, qui rejettent le port du masque et qui soutiennent que le Covid est un instrument des gouvernements pour asservir les peuples et pour engraisser les Big Pharma.

Ne faites pas remarquer à ces confrères que ces thèses sont complotistes. Ils vous cloueront au pilori en déclarant que le rôle de la presse est de poser des questions aux “princes qui nous gouvernent”. Bien sûr, c’est la raison d’être des journalistes. Encore faut-il que nos croisés de la liberté ne qualifient pas de laquais du pouvoir, les journalistes qui ne sont pas d’accord avec eux, qu’ils ne les les accusent pas de répercuter trop docilement la parole officielle sur la crise sanitaire. 130 ans après la Révolution française, on croirait entendre l’ » Archange de la Terreur », Saint-Just, qui finit guillotiné à 26 ans: « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». 

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