Manu qui rit, Philippe qui pleure

La France, pays de contrastes ! A ma droite, le sémillant président Emmanuel Macron - Manu pour les intimes ; à ma gauche - et même à l’extrême gauche - le farouche moustachu Philippe Martinez, le lider maximo de la CGT. « Le président des ultrariches, enfermé dans sa bulle, qui organise le bordel » contre le jusqu’au boutiste stalinien qui refuse tout dialogue, pour s’affirmer comme le patron des syndicats. Deux chefs qui s’affrontent dans un duel qui dure depuis 47 jours autour de la réforme des retraites. Un enjeu à 350 millards €. 

En attendant l’issue de ce combat de titans, les Français, accablés, vivent dans la galère des grèves à répétition, des trains et des métros à l’arrêt, des ports bloqués et des coupures d’électricité. La galère, tous les jours ! Merci qui ? Pour le gouvernement, c’est la faute à la CGT, qui refuse de négocier et qui multiple les actions coup-de-poing pour faire retirer le projet. Pour la CGT, c’est la faute au pouvoir, qui refuse d’écouter les justes revendications de la classe ouvrière. Dialogue de sourds. Et la France contemple l’étendue du désastre : la SNCF, qui a perdu 1 millard à cause de la grève, brade 5 millions de billets pour se refaire ; les hôteliers et restaurateurs ont perdu 740 millions ; le port de Marseille, 100 millions  ; l’Opera de Paris, 15 millions. C’est comme la peste : ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. 

L’enjeu, c’est le soutien des Français. Comme toujours, ils nagent dans l’ambiguïté : un petite majorité soutient le mouvement contre le gouvernement, par peur de l’avenir incertain de leur retraite, mais en même temps, ils veulent que les grèves s’arrêtent. Pour gagner la bataille de l’opinion, chaque champion a choisi son terrain. Pour Philippe, la CGT « ne lâche rien », selon le mantra seriné depuis 47 jours. C’est la rue qui arbitrera. Il y de moins en moins de manifestants - 28 000 à Paris, selon la police. Gonflons les chiffres : 250 000, clame la CGT. Si le ridicule tuait, les cimetières de France déborderaient ! Les grévistes ont fait leur compte, à la fin du mois, plus de paie. Alors, on reprend le boulot. Mais le moustachu a de la ressource. Si ses gros bataillons désertent, il peut compter sur ses commandos de conducteurs et d’électriciens pour bloquer les dépôts, les raffineries et les ports. Et pan, Manu, prend ça !

Le président - Manu, donc - ne manque pas non plus d’idées. La police cogne un peu les manifestants et arrête quelques fauteurs de trouble. Mais il joue grand seigneur. Il profite que les grands patrons de l’économie mondiale filent vers le Forum de Davos  pour les inviter à « Choose France » - en franglais, s’il vous plaît - pour célébrer que la France, ça vaut la peine d’y investir. Ils ont déjà promis de mettre au pot 10 milliards. C’est vrai que, vu avec le regard froid des investisseurs, la France va mieux : le chômage baisse, les exportations repartent, le modèle français est bon, même s’il est difficile à financer. Coup de chance : les taux d’intérêt sont si bas  que la France n’a aucun problème pour emprunter. Et la Bourse atteint des sommets. Qui se frotte les mains ? Les fonds d’investissement américains, qui contrôlent plus du tiers des entreprises du CAC 40. C’est grâce aux bénefs boursiers que les Américains financent leurs pensions par capitalisation ! L’horreur économique, pour la CGT. 

Alors, la CGT lance un appel à une grève massive. Un  dernier effort, camarades, l’avenir radieux est devant nous : la retraite à 60 ans, les régimes spéciaux pour tous, moins d’impôts, plus de fonctionnaires ! Et le président impuissant à réformer la France. Sauf que s’il n’y a que quelques dizaines de milliers de manifestants dans la rue, il ne restera à Philippe Martinez que ses yeux pour pleurer. Et le président Macron pourra faire voter sa réforme des retraites. Manu qui rit, Philippe qui pleure !

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