Le génie français de la bidoche

La France, patrie des Lumières, a un vrai génie du débat de société. Alors que le virus a tué plus de 84000 Français, que certains hôpitaux sont saturés, que la population en a marre d'être confinée, que la campagne de vaccination patine, voici que le monde politique et les médias se déchirent sur une grave question : faut-il autoriser le maire écolo de Lyon à supprimer la viande dans les cantines scolaires ?

Cessez de rire, charmante Marianne, le bœuf est sorti de l'assiette ! Le pétulant ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, fulmine : "idéologie scandaleuse, insulte inacceptable aux agriculteurs français et aux bouchers français". Le porte - parole du gouvernement, le transparent Gabriel Attal, en rajoute une couche. Tout ça, c'est de l'idéologie écologiste. Le ministre de l'Agriculture annonce qu'il va saisir le préfet du Rhône. Les paysans sont furieux, ils ont bloqué l'accès de la mairie de Lyon avec des tracteurs.

La mairie de Lyon a beau expliquer que la moitié des élèves ne mangent pas de viande à la cantine parce qu'ils n'aiment pas ça ou par précepte religieux. Et que le seul moyen de leur faire manger un plat chaud, c'est de proposer un plat sans viande, avec du poisson ou des œufs. Enfin, que le menu unique sans viande permet de gagner du temps et de respecter les mesures sanitaires. L'opposition de droite au maire écolo a aussitôt brandi les fourches. Ben voyons, tout est clair : les écolos ont baissé culotte devant les revendications des islamistes, qui craignent qu'on serve du cochon à leurs gamins.

La viande dans les cantines scolaires, un problème mineur ? Vous êtes à côté de la plaque. Le débat fait rage, jusqu'au sein du gouvernement. Le ministre de la Santé n'est pas scandalisé qu'on puisse proposer des repas sans viande ou sans poisson à l'école. Sa collègue de l'Écologie déplore un "débat préhistorique". Dans Le Monde, plus de 300 lecteurs donnent leur avis souvent savoureux. Braçosabertos : "-Est-ce que les producteurs devraient faire un scandale national parce que les autres jours, on ne propose pas d'omelette, ou les poissonniers parce que leurs produits ne proposer que le mercredi ?" Urbis : "Menace parentale : mange tes légumes, sinon tu ressembleras à Darmanin." Mustafa : "Afin de soutenir l'industrie de la viande, il faudrait plutôt rendre obligatoire la consommation de viande matin midi et soir et au goûter de 16 heures aussi : saucisse de porc dans un steak de bœuf." 

Le Figaro a percé le mystère : derrière le choix du maire de Lyon, il y a une arrière-pensée idéologique, un agenda caché. Le maire de Lyon, Grégory Doucet, n'avait pas caché, pendant sa campagne électorale, qu'il voulait "décarner progressivement la restauration scolaire". La bidoche s'est invitée dans le débat politique. Évidemment, le puissant lobby paysan et ses fidèles relais au Parlement donnent de la voix. On veut assassiner nos éleveurs. Déjà que les Français mangent moins de viande à cause de ces foutus écolos et de la crise sanitaire qui a fait fermer les restaurants. Manquerait plus qu'on nourrisse nos mômes avec du poisson, pour leur faire passer le goût de la bonne bidoche à la française !

En réalité, derrière la controverse entre écolos et partisans de la viande dans les cantines, c'est bien un débat politique qui enflamme la France. La nourriture des enfants est une arme politique. Pour les élus locaux, les menus scolaires sont des symboles. Les Verts veulent en faire l'instrument d'une "transition alimentaire vers une consommation plus végétale". Pour la droite, maintenir la viande dans les menus scolaires, c'est maintenir une bonne tradition française et rassurer le monde paysan, des électeurs à ménager. Pour le Rassemblement national de Marine Le Pen, qui veut interdire les menus de substitution sans porc : le menu sans viande, "c'est introduire un interdit religieux que l'école laïque n'a pas à connaître. La prochaine étape sera le hallal dans les cantines". 

Il y a des années que les maires sont confrontés au contenu des assiettes dans les cantines scolaires. Des familles musulmanes réclament des menus halal, pour respecter leurs traditions. Leurs opposants rappellent la tradition française de la viande au menu. Comme le rappelle l'essayiste Laurence Taillade dans une tribune du Figaro : "la cantine devient donc un lieu de lutte pour les parents qui veulent imposer leur vue, normaliser leurs pratiques, au détriment de notre modèle, de notre culture." Au moment où la France a voté une loi sur le séparatisme pour lutter contre l'islamisme militant, la bataille de la viande dans les cantines scolaires est tout sauf une petite affaire locale. Elle préfigure sûrement les affrontements des prochaines élections régionales et départementales, au mois de juin. Il faut méditer cette perle du bac : "la langue sert à goûter des aliments. Hélas, on ne peut pas la débrancher à la cantine."

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