Job cool: espion

Vous cherchez un emploi sympa, pas trop mal payé et prestigieux ? Postulez au MI5. Comment ? Facile, consultez Instagram, le réseau social de partage de photos et de vidéos. Le directeur général du renseignement intérieur britannique vous y attend. L’espionnage sur les réseaux sociaux, John Le Carré doit se retourner dans sa tombe !

Vous cherchez un emploi sympa, pas trop mal payé et prestigieux ? Postulez au MI5. Comment ? Facile, consultez Instagram, le réseau social de partage de photos et de vidéos. Le directeur général du renseignement intérieur britannique vous y attend. Il explique que le MI5 sort de l’ombre pour exposer ce qu’est vraiment le job d’un agent secret. Instagram est un nouveau moyen pour attirer de jeunes talents, dans "la Grande-Bretagne magnifiquement diverse d’aujourd’hui". L’espionnage sur les réseaux sociaux, John Le Carré doit se retourner dans sa tombe !

Fini l’espionnage de papa, les missions secrètes, "L’espion qui venait du froid", le "Bureau des légendes", James Bond en smoking et ses dry martinis ! L’espionnage, aujourd’hui, c’est un boulot comme un autre. Les agences recrutent en se faisant connaître sur les réseaux sociaux, pour attirer les jeunes. Fini, le recrutement de papa : les vieux profs de Cambridge, honorables correspondants du renseignement, qui engageaient leurs étudiants au service de Sa Majesté ; le jeune Vladimir Poutine, qui frappait à la porte de la Loubianka, à Moscou. Aujourd’hui, les espions se recrutent sur Facebook, LinkedIn, Instagram. Le renseignement intérieur britannique a participé à un documentaire diffusé par la chaîne ITV : "Inside MI5". Pour la première fois, des agents secrets ont raconté la réalité de leur boulot. Une équipe de la TV privée a eu accès au MI5, lors de l’attaque terroriste du London Bridge. Des officiers de surveillance, des enquêteurs ont raconté leur quotidien, leurs dilemmes moraux, leur vie personnelle. Les agents secrets ne sont pas des "affreux" sans foi ni loi, autorisés à tuer, comme Daniel Craig, le dernier avatar de James Bond. Ce sont des pères de famille, de bons citoyens, des fonctionnaires compétents, qui exercent un métier spécial au service de la Couronne. Le DHR du MI5 est fier que l’agence ait été nommée parmi les dix meilleurs employeurs britanniques. Sur son site Instagram, l’agence dit simplement : "Nous sommes le MI5. Nous protégeons la Grande-Bretagne des menaces contre la sécurité nationale". Une photo du quartier général de Thames House, à Londres, montre l’entrée du bâtiment "derrière lequel se trouvent les secrets les mieux gardés de la Grande-Bretagne". Dire que John Le Carré avait été obligé d’appeler "Le Cirque" le quartier général du renseignement, pour masquer son adresse !

Si vous ne voulez pas être au service de Sa Majesté, postulez à la CIA. Son site Instagram explique fièrement : "Nous sommes la première ligne de défense de la nation. Nous accomplissons ce que d’autres ne peuvent pas accomplir et nous allons où d’autres ne peuvent pas aller". Comprenez : fomenter des coups d’État, soutenir des guérillas, ouvrir des camps secrets pour terroristes, pratiquer la torture. Le site de la CIA est minimaliste : trois lettres blanches sur fond noir, avec des points et des lignes qui forment des contours topographiques. Les réseaux sociaux ont vite remarqué qu’il ressemblait à des flyers pour des festivals de musique électronique. Ça ressemble au site d’une agence de publicité numérique. C’est voulu, explique un porte-parole de la CIA, cité par le New York Times : "Nous voulons piquer l’intérêt de candidats talentueux et fournir une expérience moderne". L’agence a déjà lancé une campagne de recrutement par des spots TV. Elle est en concurrence avec les géants de la Silicon Valley pour attirer les talents. Pas des tireurs d’élite ou des gros bras, mais des spécialistes des télécoms, des experts informatiques, des analystes de haut vol. Ceux-là même que Apple, Microsoft, Google attirent avec des salaires mirobolants. 

En France aussi, la Direction du renseignement extérieur, qui recrute aussi sur le réseau professionnel LinkedIn, a utilisé les médias pour se rendre populaire auprès de futurs postulants et pour familiariser le public avec le travail des agents secrets. La DGSE a collaboré avec le producteur de la fameuse série télévisée "Le Bureau des Légendes". Ses agents ont été autorisés à rencontrer les comédiens. D’anciennes barbouzes ont collaboré au scénario. Les pontes du renseignement français ont visionné en primeur les premiers épisodes, qu’ils ont trouvé très réalistes. La série a fait un tabac et le public s’est identifié aux acteurs, à leurs opérations clandestines, mais aussi à leurs états d’âme, à leurs amours. Beau succès de propagande. 

Les services secrets ont compris que les réseaux sociaux sont un moyen de gestion de leur image. Selon le professeur Landon-Murray de l’université du Colorado, spécialiste des réseaux sociaux, "Beaucoup d’activités des agences de renseignement sont par nature des opérations sales ". Les réseaux sociaux sont un moyen de démystifier ces opérations et de créer un look cool et même marrant. Les pontes du renseignement espèrent qu’avec les réseaux sociaux, l’opinion publique acceptera plus facilement les méthodes musclées des agents secrets pour faire avouer les suspects. Ils souhaitent montrer que l’argent du contribuable est bien dépensé pour défendre les citoyens contre de vilains ennemis. Contre lesquels il faut parfois utiliser des moyens légaux, mais que la morale réprouve ! Woody Allen ne dit pas autre chose : “J’aurais voulu être espion, mais il fallait avaler des microfilms et mon médecin me l’a interdit.”

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