Maradona - "Dieu est mort"

En pleine pandémie, le cœur d'un vieux footballeur obèse et toxicomane a fini par lâcher. Et la planète foot et les réseaux sociaux s'abîment en lamentations. La folie Maradona submerge le monde. Même le pape argentin pleure son illustre compatriote.

Je l'avoue, je n'ai jamais été un fan de foot. Les exploits de Maradona ne m'ont jamais fait vibrer. Et Pibe de Oro,(l'enfant en or), le don du ciel, le Dios des Argentins, excusez-moi, mais il n'a jamais fait partie de mes héros. Bien sûr, je comprends que le toucher de balle prodigieux de Maradona, son efficacité pour marquer des buts en ont fait une idole pour des millions d'Argentins et de passionnés du ballon. Que le talent de ce gamin des faubourgs miséreux de Buenos Aires ait promu Diego au rang d'icône des stades. Je peux comprendre que ses anciens adversaires chantent ses louanges, que mes excellents confrères journalistes sportifs rappellent, des larmes dans la voix, les exploits de Maradona, que de très bons amis sortent de leur tiroir des photos d'autrefois où ils posent avec leur idole. Je peux comprendre tout ça. Mais, j'ai quand même un peu de peine à partager l'incroyable passion que soulève un footballeur qui incarne jusqu'à la caricature les excès du sport spectacle, le fric, la corruption, la drogue.

Mais la légende, ça ne s'explique pas. Et comme le disait le journaliste dans le célèbre western de  John Ford, "L''homme qui tua Liberty Valence", "quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende". Et la légende de Maradona est belle. Il y a 34 ans, il marquait deux buts d'anthologie contre la Grande-Bretagne, l'ennemi qui avait humilié l'Argentine lors de la guerre des Malouines. Devant 115 000 spectateurs, à Mexico, en quarts de finale du mondial, il dribblait la moitié de l'équipe adverse et marquait un premier but. Puis il marquait un second but en passant le poing au-dessus du gardien anglais. L'arbitre n'y avait vu que du feu. Et quand un journaliste argentin avait demandé à Maradona : "alors, ça aurait été la main de Dieu ?". Il avait répondu : "ça aurait". La légende était née ! En 1986, il était champion du monde avec l'Albiceleste. Puis, il avait été racheté à prix d'or par l'équipe de Napoli. 

La vérité est moins belle. La mafia napolitaine avait mis le grappin sur ce footballeur surdoué. Il avait parfaitement su faire fructifier son image. Ses sponsors lui versaient des fortunes. Il avait consommé sa vie et sa gloire avec la drogue, mais il avait oublié de payer ses impôts. Persona non grata en Italie, il avait joué à Barcelone, puis il était revenu en Argentine comme entraîneur. Depuis des dizaines d'années, Maradona faisait là une des journaux pour ses excès, et non pour ses performances sportives. Le fric et le succès lui était monté à la tête et il était incapable de contrôler sa vie. La bouffe, la drogue, la fête, l'alcool, les prostituées l'avaient transformé en toxico obèse. 

Tout le monde savait cela, en regardant les navrantes image de la star déchue. Mais, pour ses fans, quand on aime, on pardonne tout. Au fond, tout le monde était d'accord avec Manu Chao qui chantait La vida es una tombola : "si j'étais Maradona, je vivrai comme lui… Je n'aurais jamais tort… 1000 fusées, 1000 amis… Parce que le monde est une balle, la vie est une tombola" .Tout le monde y va de son hommage à la légende disparue. Macron salue « ce souverain incontesté du ballon rond que les Français ont tant aimé ». La presse sportive se surpasse, comme l'Equipe qui titre : « Dieu est mort » ; Libération : « Céleste »; Daily Mercato : "Olé 1960-Infinito ; la Gazetta delà Sport : "Ho visto" Maradona embrassant la coupe du monde.

C'est vrai que quand la pandémie remplit les hôpitaux et des cimetières, quand les mesures prises pour contrôler le virus détruisent l'économie, quand le confinement rend fou, la légende d'un jeune homme surdoué qui a fait rêver des millions de spectateurs et qui a gagné des millions avec un ballon aux pieds, cela fait du bien au moral. Les icônes de meurent jamais, comme Michael Jackson, Johnny Hallyday, Bob Marley ou Elvis Presley. Leur image permet aussi de faire de juteuses affaires, après leur mort, en vendant des affiches, des T-shirts et des photos d'archives. On parie aussi que les avocats des huit enfants et des six femmes de Maradona et se frottent les mains en pensant aux honoraires qu'ils vont toucher dans les procès sur l'héritage de la star. Comme l'affirme l'Ecclésiaste dans la Bible : "Sic transit Gloria Mundi, Vanitas, Vanitatum et omnia vanitas"

 

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