César, les morts te saluent

La 45e cérémonie des Césars s’est terminée comme prévu en pantalonnade et en cacophonie. Les 4300 professionnels de la profession - pour reprendre la belle formule de Godard - ont décerné leurs prix du cinéma, dans une cérémonie retransmise en direct par Canal+ et animée par l’humoriste Florence Foresti. Une pénible succession de déclarations convenues : je remercie mon producteur, mes techniciens, mes amis et ma famille, qui me regardent. Une bouffonne successions de numéros de mauvais cabaret surjoués par de mauvais comédiens. Tout cela dans une ambiance de nécrologie - le comité des César a démissionné - et de violentes controverses sur le film de Polanski.

Le réalisateur du film « J’accuse » et tous ses collaborateurs ont refusé de participer à la cérémonie, en raison des menaces de lynchage médiatique de la part des mouvements féministes, qui lui reprochent un viol qui a eu lieu il y a plus de 40 ans. Son film avait pourtant obtenu 12 nominations. Ce qui avait provoqué la fureur des féministes du cinéma et le désaveu du ministre de la Culture. Polanski a obtenu le César du meilleur réalisateur, ce qui a entraîné le départ en fanfare de l’actrice Adèle Haenel et de sa réalisatrice  Céline Schiamma , dont le film n’a obtenu aucune statuette ! 

J’ai vu le film de Polanki et j’ai admiré l’art du cinéaste, sa direction d’acteurs, même si je n’ai aucun respect pour l’homme, qui a fui la justice américaine pour éviter la prison après avoir violé une gamine de 13 ans. On peut détester Polanski, mais on ne peut pas  contester qu’il est l’un des plus grands cinéastes actuels, avec des chefs-d’oeuvre comme  Le pianiste, Rosemary’s Baby, Chinatown, The Ghost Writer. L’affaire Polanski relance une nouvelle fois le vieux dilemme : peut-on séparer l’artiste de l’homme ? A-t-on le droit d’aimer Céline, cet antisémite forcené ; Casanova, ce débauché impénitent ou André Gide, ce pédophile assumé ? Mais, cette année, la furieuse controverse s’est portée sur le terrain de « l’hypocrisie du cinéma français, qui ferme les yeux sur le sexisme dans ce milieu où les femmes sont moins bien payées que les hommes ». Comme la société française, le petit monde du cinéma se divise. Comme l’écrit Libération : « Le palmarès dans son entièreté aura consisté en un savant et incohérent saupoudrage, à l’image de l’assemblée qui ne paraissait jamais tellement savoir où elle habite ni ce qu’elle pense - du cinéma français collection hiver 2020 on conservera l’image d’un poulet sans tête courant en toutes directions et vers toutes chapelles avec le même affolement frénétique ». 

Je sais bien que l’industrie du cinéma se porte plutôt bien en France, avec plus de 200 millions d’entrées en salle, grâce à une généreuse politique de subventions publiques et  d’aides fiscales à la production. Elle fait vivre des milliers de producteurs, de réalisateurs, de comédiens et de techniciens. Mais les jeunes ne vont plus au cinéma, ils préfèrent s’abonner à Netflix, à Amazon pour voir les films sur leur smartphone et leur tablette. Et surtout, ils adorent pirater leurs films préférés et leurs séries. 

La cérémonie des Césars avait vraiment un air funèbre. La soirée était surréaliste : au moment où le coronavirus déferle sur la France, les invités en smoking et en robe longue, les paillettes et le champagne rappelaient le Titanic où l’orchestre jouait vaillamment « Plus près de toi, mon Dieu ». Ne craignez rien, braves professionnels de la profession, l’évanescent ministre de la Culture et la dévouée présidente de la défunte Académie des arts et techniques du cinéma promettent un avenir radieux au 7e art. On peut toujours se consoler, en citant le philosophe roumain Cioran :"Dans un monde sans poésie, les rossignols se mettraient à roter ».

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