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Billet de blog 29 juil. 2010

Affaire Bettencourt : du bon usage des fuites

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C’est le feuilleton de l’été, la novela de l’Hexagone. Je vous parle de l’affaire Bettencourt-Woerth, bien sûr. Même le Tour de France n’a pas pu arrêter le flux continu de révélations, de rumeurs, de démentis et de déclarations fracassantes. Une histoire de famille de milliardaires devenue une affaire médiatique, financière, judiciaire et politique.

Vous n’êtes pas choqués, comme moi, par toutes ces révélations, sans vérification : les enregistrements clandestins, les carnets de notes, les procès-verbaux d’interrogatoires, les petites phrases prononcées en privé ? Et moi qui croyait, grand naïf, que la présomption d’innocence et le secret de l’instruction étaient les piliers de la justice française. Pas du tout, rétorquent les réd en chef de Médiapart, du Point, du Canard Enchaîné et du Monde : et le droit du public de savoir, vous en faites quoi ?

Bon, le patron du site Médiapart, Edwy Plenel, mène une guerre personnelle contre le président et son gouvernement. Pour lui, tous les coups sont bons : à chaque jour son scoop, ses interviews exclusives, ses appels au soutien de ses abonnés et même des plaintes en justice. Mais les autres journaux, ils ont oublié les règles de base du métier : vérifier, confronter, rectifier ? Ils publient en vrac les faits, les rumeurs, les indiscrétions, les manipulations d’avocats. Et évidement, le bon peuple en redemande. Tous les ingrédients sont touillés quotidiennement : le fric, le mensonge, la dissimulation, l’évasion fiscale.

Pendant que l’affaire Bettencourt-Woerth fait les choux gras de la presse française et alimente les conversations de comptoir, de l’autre côté de l’Atlantique, une affaire autrement plus grave agite l’Amérique : le site d’information Wikileaks rend publics plus de 90 000 documents confidentiels de l’armée américaine sur la guerre en Afghanistan. Ces bombes médiatiques révèlent que le Pakistan, allié des Etats-Unis, soutient les talibans, que le nombre de victimes civiles est dissimulé et que le contingent américain s’est rendu coupable de “bavures” jamais rendues publiques : assassinats, bombardements de civils.

Ce n’est pas le première fois que le dessous d’une sale guerre sont rendus publics aux Etats-Unis. Ce qui est original, cette fois, c’est que les documents secrets ont été soumis par Wikileaks à trois journaux : le New York Times, le Guardian et Der Spiegel, en les priant de vérifier l’authenticité des révélations avant de les publier. Le site Wikileaks, créé en 2006, mène une croisade pour que les gouvernements s’ouvrent à l’information, en publiant des documents confidentiels. Mais il n’a pas les moyens de tout vérifier, comme les grands quotidiens. Vous vous rendez compte ? C’est comme si Médiapart avait proposé au Monde, au Figaro et au Nouvel Observateur d’écouter les enregistrements clandestins chez Liliane Bettencourt, de lire les procès-verbaux d’interrogatoire avant de les publier.

Impensable en France. Mais la presse américaine ne fonctionne pas comme ici. Une de ses règles de base, c’est qu’avant de publier un article mettant en cause une institution ou un politicien, on lui soumet l’article pour lui permettre de réagir. Le correspondant à Washington du New York Times s’est rendu à la Maison Blanche pour présenter les documents secrets, pour lui donner l’occasion de les commenter et de réagir. Vous imaginez Edwy Plenel présentant les enregistrements clandestins à l’Elysée ?

Bien sûr, Barack Obama a condamné la publication, et le Pentagone ouvert une enquête pénale sur la fuite de ces documents. Le créateur de Wikileaks, Julian Assange, a des ennuis avec la justice américaine et il se cache. En France, Nicolas Sarkozy aurait certainement lâché Brice Hortefeux sur l’infâme journaliste. Comme Mitterrand l’avait fait quand Edwy Plenel était soupçonné de vouloir révéler l’existence de la fille illégitime du président.

Vous croyez vraiment que si la presse française avait en main des documents secrets sur la guerre menée en Afghanistan par l’armée française ou sur le soutien des services secrets à la lutte contre Al-Qaïda au Maghreb, elle s’empresserait de les publier, après vérification à l’Elysée ? Vous êtes vraiment encore plus naïfs que moi !

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